Comment le Coronavirus va bouleverser l'équilibre économique du sport

L'équilibre économique du sport international risque d'être bouleversé par le pandémie de Coronavirus.
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L'équilibre économique du sport international risque d'être bouleversé par le pandémie de Coronavirus. - © DANIEL ROLAND - AFP

Le monde sportif a mis plusieurs décennies pour sortir de l’amateurisme et s’ancrer dans le professionnalisme. Aujourd’hui les plus grands sportifs de la planète roulent dans des voitures de luxe et trinquent au champagne. Mais ces dernières semaines, le coronavirus a fait souffler un vent d’incertitude dans les couloirs des fédérations les plus puissantes du monde, au point de menacer tout l’équilibre économique du sport international. Faut-il s’en inquiéter ou profiter de la situation pour revoir un modèle de plus en plus inégal et maintes fois décrié ? Les pouvoirs publics et les hauts dirigeants du sport mondial se penchent ces jours-ci sur ces questions cruciales qui pourraient radicalement changer la face du sport. 

"Le sport est un secteur économique à part entière et est donc bien évidemment touché par cette crise" nous précise l’économiste sportif Pierre Rondeau. "Et cela concerne aussi bien le sport amateur que le sport professionnel, les fédérations et les clubs mais aussi les joueurs. Tout le secteur sera touché de façon inconditionnelle". Le futur est encore utilisé par précaution mais les conséquences négatives de la crise semblent inévitables et ont commencé dès les premiers reports et les premières annulations d’événements avec l'incontournable football en première ligne. "Si on se focalise sur les cinq plus grands championnats de foot en Europe (Angleterre, Espagne, Allemagne, Italie, France), une étude a démontré que la perte, pour l’instant, est chiffrée à 4 milliards d’euros" souligne Pierre Rondeau. "Ce chiffre tient compte du manque à gagner de la billetterie, du remboursement probable à effectuer auprès des diffuseurs et de la baisse des revenus commerciaux. Mais à cela il faudra ajouter les pertes indirectes et induites liées à la baisse de la valeur des joueurs et à la faiblesse du prochain mercato estival".

En tenant compte des compétitions déjà suspendues et des reports à prévoir, une étude publiée ce lundi estime que la valeur des joueurs de football aurait déjà diminué de près de 30%, dans les cinq grands championnats européens. La situation est donc, déjà, critique mais elle était aussi prévue et annoncée par les spécialistes. "Cela fait plusieurs années que l’on prédit l’implosion de la 'bulle foot' mais on imaginait que ce serait lié à la spéculation et l’hyperinflation de la valeur des transferts, ou à l’usage accru du streaming et du piratage. Mais personne n’avait prévu que cette implosion serait liée à une pandémie".

Vers un nouveau modèle sportif ?

De report en annulation, l’omnipotent football se met à tituber et si l’implosion n’est pas encore une réalité, dans les sphères économiques, on a déjà commencé à imaginer les conséquences qui pourraient en découler. "On pourrait assister à une multiplication des faillites sportives" craint Pierre Rondeau. "Assister à un rétrécissement ou même à la disparition des championnats nationaux avec à la clé, pourquoi pas, la création d’une super ligue européenne de football constituée des clubs survivants, à savoir les plus riches". Un tel scénario ne déplairait pas forcément à tout les monde. Les clubs les plus riches y songent d’ailleurs depuis longtemps et y trouveraient l’occasion de se serrer les coudes entre eux en cette période de crise. Mais les conséquences de la crise ne doivent pas forcément être envisagées de façon négative. "Si l’on veut être optimiste, on peut espérer une remise en cause du modèle économique du sport international. Espérer qu’il y ait une volonté de réduire les différences, les inégalités, favoriser la solidarité, l’altruisme, la redistribution, l’entraide pour faire face à des risques futurs. On pourrait tout à fait imaginer que la situation actuelle amène à un meilleur partage des recettes sportives avec des salaires plafonnés et la création d’un fonds de soutien et d’aide pour les sportifs de haut niveau pour faire face à d’autres pandémies futures ou pour simplement faire preuve de solidarité et de bon sens".

L’idée n’est pas neuve et fait son chemin du côté de Nyon où le président de l’UEFA (Union des associations européennes de football) semble également accuser le coup. "Plus rien ne sera comme avant, après cette année terrible ", a déclaré Aleksander Ceferin, au quotidien italien La Repubblica. L’UEFA a une occasion unique de revoir son modèle. "Est-il bien normal aujourd’hui de rémunérer un joueur de foot entre 30 et 100 millions d’euros par an ?", s’interroge Pierre Rondeau, "Économiquement c’est normal oui. La question se pose en revanche sur le plan de la moralité". La crise amènera peut-être les instances dirigeantes à se reposer la question d’un foot plus juste, plus solidaire. La FIFA a les moyens de créer un fonds de soutien mais les clubs eux-mêmes pourraient aussi s’entraider. "Cette année les quatre clubs allemands qualifiés pour la Ligue des Champions ont créé un fonds de 20 millions d’euros en faveur de l’ensemble des clubs professionnels en Allemagne".

Pour l’heure, ces solutions ne sont pas encore évoquées contrairement à l’assouplissement des règles du fair-play financier. Ainsi, les clubs du top pourraient s’endetter légalement pendant quelques années, pour garder la tête hors de l’eau. Mais cela ne sauverait sans doute que les apparences. Le plan de sauvetage devra tenir compte des moins nantis sous peine de voir toute la pyramide s’effondrer. Car la vision pessimiste existe aussi. "La vision pessimiste? " s’interroge Pierre Rondeau. "C’est une augmentation de l’incapacité des clubs à faire face aux traites et aux masses salariales, une augmentation du chômage et de la précarité chez les sportifs, une diminution de leur valeur marchande, une demande de remboursement des diffuseurs pour matchs non joués, une baisse des rentrées publicitaires, une perte d’abonnés… Bref c’est une accumulation de déficit et de manque à gagner qui forment un cercle vicieux et qui pourraient déboucher sur la faillite généralisée du football".

Si le scénario de faillite est bien réel, ce n’est pas le seul. "La situation pourrait aussi nous amener vers une segmentation plus nette" poursuit-il "Avec d’un côté les survivants du foot professionnel qui affirmeraient alors leur totale indépendance. Ce serait un modèle à l’américaine avec une ligue fermée sans possibilité d’accession ou de relégation, des matchs programmés à 13 heures pour toucher le marché européen et asiatique en même temps et puis d’autres matchs délocalisés pour atteindre le public américain par exemple. De l’autre côté, un championnat semi-amateurs qui perdurerait aussi parce que le football reste le sport numéro 1 et le public continuera à s’y intéresser et à mettre de l’argent pour voir le foot… Même s’il y aura moins de stars et moins de spectacle".

"Pour résumer il y aurait alors une scission entre le football des campagnes, des amateurs et le football des villes, mondialisé, richissime et fermé sur lui-même".

Et les sportifs dans tous çà ?

Dans la chaîne de l’économie sportive, à côté des clubs, des fédérations et des organisateurs des événements, il y a bien sûr le maillon formé par les sportifs. Les plus connus d’entre eux ne ressentent sans doute pas encore les effets de la crise dans leur portefeuille mais, à terme, ils seront eux aussi impactés.

"Il faut distinguer deux types de sportifs. D’un côté, les salariés comme les footballeurs, les rugbymen ou les basketteurs qui risquent de voir leur salaire diminuer, mais qui continueront à être payés (ndlr : C’est déjà le cas dans de nombreux clubs comme au FC Barcelone, à la Juventus de Turin, au Bayern Munich, mais aussi dans certaines équipes cyclistes comme au sein la formation belge Lotto Soudal). De l’autre côté, il y a les sportifs indépendants, autoentrepreneurs, ceux qui ne vivent que de la performance comme les tennismen, les athlètes ou les nageur Eux ne vivent que grâce au prize money, sauf pour les plus connus d’entre eux qui peuvent compter sur leurs contrats de sponsoring. Mais le 200e joueur mondial qui comptait sur Roland Garros pour rejoindre le tableau final et gagner 15.000 euros?", conclut l'économiste Pierre Rondeau, "Lui, il va vivre des heures difficiles ces prochains mois".

Vous avez dit solidarité ? Oui cette solidarité existe. Personne ne reprochera aux grandes stars mondiales de faire des dons pour les hôpitaux et les populations défavorisées.(Novak Djokovic, Roger Federer, Cristiano Ronaldo, Lionel Messi ou Conor McGregor ont récemment fait des dons), ils le font fréquemment. Mais comment réagiront-ils lorsque leur salaire diminuera de façon brutale et permanente suite à la diminution des prize money ou à la faillite de certains sponsors ? Se montreront-ils solidaires entre eux ? Accepteront-ils des baisses de salaires permanentes pour rééquilibrer la balance ?

Ces questions s’imposeront peut-être à eux d’ici quelques semaines, quelques mois ou quelques années dans ce univers sportif à l’équilibre économique si fragile.