"Travailler avec Lance Armstrong ? Oui… s'il met tout sur la table !"

Viendra-t-on un jour à bout du dopage ? Une question à laquelle tentent de s’attaquer certains sportifs et médecins du sport. Car le dopage est d’abord un débat de santé individuelle et publique. Aujourd’hui, il y a le programme « Quartz ». Un programme né de la volonté de certains de remettre l’éthique, et surtout la santé, au centre du jeu. Car les grandes Fédérations ont montré leurs limites dans la lutte anti-dopage.

En 1983, Jakie Quartz chantait « Mise au point », un tube qui s’écoulera à près d’un million d’exemplaires. En 2015, le Professeur Pierre Sallet, médecin du sport et éminent spécialiste de l’anti-dopage, fonde le programme « Quartz », qui sonne comme une mise au point par rapport à toutes les limites actuelles de la lutte contre le doping dans le sport. Pour justement mettre fin à la grande confusion.

« Quand vous demandez à un athlète comme Lance Armstrong s’il se dope, il va vous répondre ‘J’ai eu 250 contrôles en 10 ans et ils étaient tous négatifs’ » explique le médecin français. « Quand vous êtes entourés par des experts, vous pouvez facilement contourner le système actuel. Si vous posez la même question à un athlète clean, il va vous dire ‘J’ai eu 20 contrôles cette année et ils sont tous négatifs’. Les deux répondent donc exactement la même chose… alors que leur pratique et leur éthique sont opposées ! Donc on s’est demandé ce qu’on pouvait faire pour aller plus loin. Si vous commencez à tout mettre sur la table, comme votre suivi par votre fédération sportive, vos données biologiques, vos données Adams telles que les AUT (NDLA : Autorisation d’Usage d’un produit à des fins Thérapeutiques, tels les puffs anti-asthme, comme avec le Clenbutérol de Chris Froome) ou les PV de vos contrôles anti-dopage, vous voyez très vite quels sont les profils clean… et ceux des gens qui vont jouer avec les règlements ou les substances. »

26 septembre 2018 à Talence près de Bordeaux, le Français Kevin Mayer bat le record du monde du décathlon. Il y a quelques semaines l’homme le plus fort du monde a rejoint le programme « Quartz » pour lui apporter sa notoriété. « Je suis assez pessimiste sur le dopage, je pense qu’il y en aura toujours » explique l’homme qui a effacé Ashton Eaton des tablettes. « Mais si je participe à Quartz, je le fais pour mon sport : pour montrer qu’on peut faire de grandes performances de manière clean car les épreuves multiples sont un peu vues comme un sport pour des gens qui vont au bout de leur vie, et tout le monde se demande comment on peut y arriver sans se doper. Donc j’ai envie de prouver que les meilleurs sont propres. Et qu’il y a d’autres manières de progresser que de prendre des raccourcis avec des substances. »

Transparence et suivi dans le temps : ce sont les piliers du programme Quartz, un suivi-santé pour sportifs de haut niveau qui se soumettent plusieurs fois par an, et de manière volontaire, à des contrôles et prélèvements sanguins, urinaires et capillaires. Ce suivi permet de repérer des anomalies, qui permettent de compenser les carences de ces athlètes et, au-delà, de repérer ceux dont le profil variable fait suspecter une activité dopante. Les médecins de Quartz interviennent donc pour la santé de l’athlète. Si son profil est suspect, l’athlète accepte que son dossier soit transmis aux autorités anti-dopage.

« Certaines fédérations nous voient comme des concurrents, comme une prise de contrôle du privé sur le public » reprend Pierre Sallet. « Nous, on a clairement dit dès le départ qu’on n’était pas là pour faire de la lutte anti-dopage : notre philosophie, c’est de pratiquer notre sport en pleine santé et sans médicaments. Aujourd’hui, vous avez un regain de l’écologie, le mouvement végane ou ceux qui veulent manger moins de viande. Et puis il y a des sportifs qui disent ‘moi, mon sport, ce n’est pas courir avec des cachets ou des injections’. On a des gens qui veulent remettre des valeurs dans le sport. Certains sports ou institutions sont en avance, d’autre sont à la traîne, mais on se dit que petit à petit, le système peut bouger. »

Les sportifs qui participent au programme publient sur la plate-forme internet de Quartz toutes leurs données biologiques issues des contrôles auxquels ils se soumettent. Une initiative née au départ dans le monde de l’ultra-endurance.

« Je subis entre 20 et 25 analyses par an » explique François D’Haene, l’un des meilleurs trailers du monde : « Soit avant les courses, soit de manière régulière, de sorte de montrer qu’il n’y a pas de souci de variation irrégulière de mes paramètres. Cela permet aussi de surveiller les constances et de prévenir certains pics de fatigue en fonction des charges et des blocs d’entraînement. Si on veut avoir un suivi, c’est possible : c’est juste une question de volonté. Les épreuves d’ultra-endurance faisaient l’objet de pas mal de suspicions, les gens se demandaient comment on arrivait à supporter de telles charges. Nous, on veut de la transparence, et on est vraiment ouvert si besoin est. J’étais triste à l’époque de constater que dans de grandes Fédérations comme l’athlétisme, il n’y avait pas de suivi. J’espère que les choses vont bouger dans le bon sens. »

Car les Fédérations sont prises dans leurs propres limites : elles contrôlent un sport… qu’elles organisent souvent elles-mêmes, elles sont donc juge et parties. Sauf à se tirer une balle dans le pied, ceux qui font commerce de leur pratique ont intérêt à limiter les scandales. Le monde du sport est donc à la croisée des chemins : il doit retrouver une éthique… pour tout simplement survivre.

« On est à l’aube d’une perte éthique qui sera catastrophique pour le sport : si le sport ne change pas, il va mourir » poursuit Pierre Sallet. « Les Fédérations sportives traditionnelles en prennent lentement conscience. L’espèce humaine est ainsi faite que c’est quand elle est placée au pied du mur qu’elle cherche puis qu’elle trouve des solutions. Il y a beaucoup de scandales de corruption et tricherie actuels, d’autres vont éclater dans le futur. C’est une question de volonté politique, mais je suis optimiste : le système a impérativement besoin de se réformer sous la conduite de gens visionnaires. »

L’instrumentalisation : c’est la menace classique qui pèse sur les initiatives visionnaires que les marchands du Temple vont ensuite tenter de récupérer ou de détourner de leur point d’ancrage pour profiter de leur nouvelle légitimité. En clair : et si les tricheurs infiltraient le système, tels un Cheval de Troie, pour se refaire une virginité ?

« On a mis au point un très grand nombre de procédures, un peu comme avec les programmes anti-hackers, pour repérer, au bout de 3 à 6 mois, un sportif dopé qui tenterait d’utiliser notre programme pour contourner le système » conclut Pierre Sallet. « On peut travailler avec des sportifs repentis s’ils nous disent tout sur leur pratique passée… et c’est d’ailleurs le cas : nous travaillons avec certains ex-dopés. Mais si c’est pour nous donner des informations parcellaires, c’est toujours plus compliqué. Et donc si Lance Armstrong devait nous contacter pour collaborer à notre programme, on lui dirait d’abord ‘Commence par nous dire tout ce qui s’est passé, et dans le détail : montre-nous ta réelle motivation’. Mais jusqu’ici, ses révélations n’ont été que parcellaires. Donc non : il ne pourrait pas travailler avec nous. »

Newsletter sport

Recevez chaque matin l'essentiel de l'info sportive.

OK