Série (3) : "Le sport amateur doit profiter du Covid-19 pour repenser sa gouvernance"

"Le sport amateur doit profiter du Covid-19 pour repenser sa gouvernance"
"Le sport amateur doit profiter du Covid-19 pour repenser sa gouvernance" - © KRISTOF VAN ACCOM - BELGA

ÉPISODE 1 : "Avec le Covid-19, le sport mondial affronte la plus grave crise économique de son histoire"

ÉPISODE 2 : "Le football belge est la nouvelle Chaussée d'Amour..."

Cette crise du Covid-19 est avant tout celle du sport amateur " : le ton est solennel et ne laisse pas de place au doute. Ces mots sont ceux de Trudo Dejonghe, géographe et Professeur en Economie du Sport à l’Université de Louvain. Car si le sport professionnel s’interroge sur ses moyens, il a cette chance de pouvoir se nourrir de plusieurs piliers : les droits de télévision, le sponsoring, les tickets d’entrée, le merchandising et les droits dérivés.

Les petits sports sont lourdement touchés car ils fonctionnent quasi-exclusivement sur le sponsoring " poursuit Trudo Dejonghe. " Si le basket belge devait se financer sur les entrées aux guichets, il ne serait jamais professionnel. Le sport amateur tourne quasi exclusivement sur le chèque du boulanger ou du boucher du coin, dont ce sport est le hobby ou qui paie par sympathie. Mais à Mont-St-Guibert, on doit se demander légitimement si le volley de haut niveau va continuer si le sponsor réduit son enveloppe. Pareil à Beyne ou Eynatten pour le handball : le partenaire va-t-il poursuivre ? Quel intérêt le sponsor de la kermesse locale a-t-il encore si la course cycliste du village n’a plus lieu ? "

Pyramide bancale

D’amateur, il n’en a que le nom : même pour le sport récréatif, l’argent reste évidemment le nerf de la guerre. La vilaine bestiole nommée Covid-19 va aussi y laisser des traces profondes.

Le crash se fait sentir tout de suite car le foot amateur, par exemple, vit des petits tournois ou des moules-frites de fin de saison " illustre Jean-Michel De Waele, politologue ULB et suiveur attentif du sport à tous les étages. " Les petits clubs remplissent leurs caisses avec les buvettes et quand un petit club décline ou disparaît, c’est aussi l’identité et la cohésion sociale d’un village qui est mise à mal. Cette crise accentue aussi le manque de solidarité du sport professionnel avec le monde amateur. Or, c’est très important car le sport amateur est la base de la pyramide sportive et si le sport amateur est ravagé, le sport pro sera aussi impacté dans ses filières de recrutement et de formation. "

Déficit monstre

À la demande la Ministre francophone du Sport Valérie Glatigny, le manque à gagner du sport amateur au Sud du pays a été chiffré depuis le début de la crise. Cet exercice a été réalisé par l’Association Interfédérale du Sport Francophone.

Le déficit est estimé à 64,5 millions d’euros pour la période allant de la mi-mars, début du confinement, à la mi-juin, fin traditionnelle de la saison régulière " détaille Serge Mathonet, la cheville ouvrière de l’AISF. " Ce chiffre se ventile à raison d’un tiers pour nos 62 Fédérations, et deux tiers pour nos 6.200 clubs… qui ont donc perdu 40 millions ! Mais le manque à gagner va se creuser ensuite aussi, car je crains que la reprise ne soit très lente : les gens devront faire des choix entre les cotisations de leurs enfants et le sponsoring sera plus compliqué à décrocher. Le sport amateur va devoir se remettre… et ça va prendre du temps. "

La Ministre Glatigny a bien libéré 4 millions d'euros en aide urgente. Mais rapporté au nombre de clubs, l'enveloppe se monte à... 645 euros. C’est d'ailleurs la crainte pour la suite : au travers de chaque crise conjoncturelle, naissent des tendances structurelles…

 " En 2008 déjà, lors de la crise bancaire, le sport amateur avait été frappé lourdement " reprend Trudo Dejonghe. " Certains petits sponsors locaux ont suspendu leur aide… mais ne sont jamais revenus. Comment voulez-vous expliquer à vos ouvriers, que vous limogez ou que vous mettez au chômage économique, que vous continuez à financer l’équipe de volley du coin ? "

2.000 spectateurs le 1er août ?

Dans l’immédiat, face à l’inconnue des mesures gouvernementales de déconfinement, les clubs de football sont incapables de se positionner. La reprise des entraînements collectifs, ce lundi, n’a été suivie que par 15% des clubs de foot flamands. Les conditions sont draconiennes et ne justifient pas les dépenses en entraîneurs alors que les championnats sont arrêtés, que les tournois n’ont plus lieu… et que les clubs réensemencent déjà pour la saison suivante.

De même, nul ne sait si le Conseil National de Sécurité approuvera le plan intégré des Ministres du Sport, qui suggéraient l’autorisation des matches avec un maximum de 2.000 supporters à partir du 1er août. Les Coupes régionales de football retiennent leur souffle : elles remplissent les buvettes et alimentent grassement les caisses des clubs.

Ce qui est sûr, c’est que passé cette crise, le sport amateur devra faire son examen de conscience et s’armer pour le futur " reprend Serge Mathonet. " Les clubs et Fédérations doivent constituer des trésoreries de guerre en cas de périodes difficiles : il faut réfléchir à comment multiplier les recettes car les budgets sont souvent calculés trop juste. "

Professionnalisation...

Difficile de faire saigner les pierres : le budget du sport en Fédération Wallonie-Bruxelles approche à peine… 0,05 % du budget francophone total. Mais l’argent ne fait pas tout. Le modèle de gestion doit aussi être amélioré.

Le sport est très peu aidé en regard d’autres secteurs, ce n’est pas nouveau, pourtant je trouve qu’il est très écouté à la table du CNS " conclut Serge Mathonet. " C’est une vieille rengaine : le sport amateur doit mieux se mobiliser et mieux se vendre auprès du politique  pour que cette crise laisse des traces positives. Nous devons nous professionnaliser et perfectionner nos structures. Il faut une meilleure gouvernance globale de cette myriade d’asbl sportives, dont on connaît l’importance pour nouer des valeurs sociales et améliorer la santé publique… mais qui œuvrent parfois de manière désordonnée. "

 

Demain : le crise du Covid-19 dans le monde du cyclisme professionnel.

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