Rétro : Roger Ilegems, la moustache-surprise de L.A.

Il était arrivé en Californie sur la pointe des pieds. Presque sur la selle fictive de son vélo de pistard. Dans l’avion du trajet aller, les stars de la délégation belge se nommaient Robert Vande Walle et Eddy Annys. Au retour, c’est lui qui distribuait les autographes. Entre-temps, il est devenu champion olympique de la course aux points. À la surprise générale. Excepté lui.

Roger Ilegems, un jeune moustachu de 21 ans issu d’Hemiksem, près de Boom, est un inconnu jusque dans son patelin. Pourtant, depuis des mois, il fomente son coup. Son mentor dans ce projet : Patrick Sercu, son coach, le plus grand pistard de tous les temps, champion olympique 20 ans plus tôt à… Tokyo.

Petit plateau

Le 3 août 1984, sur la piste surchauffée de Los Angeles, il opte pour un petit développement. " Vu la fournaise, Sercu m’avait conseillé de commencer mollo et de garder mes forces pour la fin de course " raconte Ilegems : " Patrick avait vu juste, sur la fin j’étais le plus frais. "

Car le duo avait aussi volontairement choisi de faire profil bas. Les mois qui précèdent les Jeux, Roger Ilegems se fait oublier et boucle ses courses sans grand éclat. En série, il se place 8e, idéal pour passer en finale… mais en toute discrétion : " J’étais en superforme… mais pas question de le montrer à la concurrence, encore un tuyau de Patrick Sercu. " Ça marche : les bookmakers n’en ont que pour Michael Marcussen, le Danois donné grand favori.

En mode facteur

Le starter fait son œuvre, la finale est lancée : tout le peloton prend le Danois en marquage. Personne ne se soucie du Belge, qui s’échappe lentement, en mode " facteur " comme disent les cyclos, et prend rapidement deux tours d’avance, engrangeant tous les points. " La course faisait 150 tours, à 50 tours de la fin je savais que j’avais course gagnée " se remémore Ilegems. Qui s’impose devant l’Allemand Messerschmidt et le Mexicain Youshimatz. Marcussen finira 9e…

Dans la nuit californienne, les téléspectateurs belges insomniaques voient surgir de l’écran cathodique un moustachu inconnu revêtu de la tunique tricolore… et surtout paré d’une médaille d’or. Personne n’a rien compris : il faut dire que, pour le profane, la course aux points demeure une discipline bien nébuleuse.

Quelqu’un a vu ma clé ?

À son retour à Hemiksem, Ilegems est accueilli en héros par des milliers de locaux. " Aujourd’hui encore, je reçois des courriers me demandant un autographe, cela me surprend toujours… " Sa médaille d’or trône dans son salon… mais c’est une réplique. " À mon retour de Los Angeles, j’ai mis ma médaille dans un coffre à la banque… mais plus tard, j’ai perdu la clé. La banque m’a demandé 250 euros pour percer le coffre, j’ai refusé. Je n’ai plus jamais revu ma médaille. Heureusement, j’ai cette copie… "


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Roger Ilegems n’a que 21 ans, on lui promet monts et merveilles, mais ce qui devait être un début restera son unique fait de gloire. Engagé sur la route, il ne placera victorieusement sa moustache sur la ligne que sur des kermesses améliorées, tels le Grand Prix Marcel Kint, la Flèche Picarde ou la Gullegem Koerse.

À l’exception du Tour de Lombardie, j’ai terminé toutes les classiques " explique celui qui fréquentera les pelotons durant 7 saisons, avant de raccrocher, genou usé, à seulement 29 ans. " À Paris-Roubaix, je me suis même échappé avec Van Hooydonck avant d’être victime d’une crevaison… alors qu’Edwig finira 3e. J’ai peut-être loupé ma chance ce jour-là. "

Trop de stress

Impossible, à l’époque, de vivre seulement de la piste, il fallait aussi rouler dans les pelotons sur route. Sous les maillots Lotto et Histor-Sigma, il se plaça 29e du Tour des Flandres 1987 remporté par feu Claudy Criquielion, et 24e du Paris-Roubaix 1989 enlevé par Jean-Marie Wampers.

Mais l’hiver, Ilegems retâte de la piste et décroche le bronze de la course aux points aux Mondial de Vienne de 1987. L’année suivante, à Gand, il se blouse et finira 5e : " Trop de stress, je me suis mis la pression car j’évoluais à domicile, j’ai craqué. " L’or de Los Angeles restera sans lendemain, Ilegems demeurera à jamais l’hirondelle d’un seul printemps.

Sa carrière terminée, l’Anversois se laisse aller et atteint… 145 kg sur la balance. " J’ai toujours craqué pour les bonbons, même quand j’étais coureur je n’ai jamais réussi à vivre comme un professionnel. "

Du lundi au mardi… 3 mois après

En janvier 2008, Ilegems passe sur le billard pour se faire placer un anneau gastrique : une erreur médicale le fait plonger dans un coma long… de 3 mois !

Je me suis fait opérer un lundi, je me suis réveillé un mardi : je croyais qu’on était le lendemain… mais on était en avril ! Je me suis réveillé aveugle, je ne tenais pas sur les jambes, je ne pouvais plus tenir une fourchette, tout mon système nerveux était bousillé. Progressivement, j’ai récupéré mes capacités de base mais j’ai aujourd’hui le statut d’invalide. Ma femme et mes enfants se sont décarcassés pour moi, ils sont ma seule et dernière raison de vivre. "

Celui qui, à 15 ans, opta pour le vélo car il végétait sur le banc de son équipe de foot ("J’étais ailier droit, je marquais 25 buts par an mais l’entraîneur a privilégié mon concurrent car ses parents étaient toujours là… alors que les miens ne venaient jamais"), a eu les honneurs de sa commune en 2014, pour les 30 ans de son exploit ("Ils ont enfin pensé à moi…") avant d’être élu Chevalier de l’Ordre de Léopold quatre ans plus tard. Depuis 1984, il n’a raté qu’une édition des JO : "Je n’ai pas vu Pékin en 2008 car j’étais à l’hôpital, mais chaque fois le COIB m’a invité avec les anciens médaillés."

Chaque détail

Et son fait de gloire du 3 août 84 vit toujours en lui. " Je rêve parfois de ma course et je revis chaque tour, je me souviens de chaque détail : mon soigneur qui me masse, Patrick Sercu en bord de piste qui me hurle des consignes, je n’ai rien oublié, je revois tout comme si c’était hier. "

Hemiksem l’honore chaque année avec une randonnée cyclo qui porte son nom, la Aller Roger Retrokoers. Et le hameau a toutes les raisons de croire en sa grâce olympique : Mathias Casse, notre judoka vice-champion du monde en titre des -81 kg, y habite également...

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