Tchernobyl : quel a été le rôle de la météo dans l’information de la propagation du nuage radioactif ?

Le 26 avril dernier, il y avait 35 ans que la centrale nucléaire Lénine, plus connue sous le nom de Tchernobyl, était le théâtre de la plus grande catastrophe nucléaire civile de tous les temps.

Ce 35e anniversaire est l’occasion de revenir sur le rôle que la météo de l’époque a eu sur l’information liée à la propagation du tristement célèbre nuage radioactif qui se serait arrêté à la frontière française...

La chronologie des faits

Le réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl n’a que 3 années d’ancienneté. Mis en service dans le courant de l’année 1983, il explosera le 26 avril 1986 à 1h23 du matin. La déflagration est telle qu’elle soufflera la dalle supérieure du réacteur d’un poids de 2000 tonnes. Les particules radioactives sont projetées dans l’atmosphère à plus d’1km d’altitude. Le panache multicolore est visible à des kilomètres à la ronde.

Le 28 avril au matin, la centrale nucléaire de Forsmark en Suède remarque une hausse significative du niveau de radiations et les équipes sur place craignant alors une fuite radioactive au sein de leur structure, ils ordonnent l’évacuation de la population des villes proches. Mais rapidement, le constat est fait : le problème est extérieur au pays et viendrait de l’Est !

Le 29 avril, les Américains détournent l’un de leur satellite de surveillance, Landsat 5, et constatent un point rouge brillant et un énorme panache de fumée près de la ville de Pripiat, en Ukraine. Les arbres aux alentours ont viré au rouge, ce qui témoigne que la radioactivité de la zone est colossale.
Le même jour, l’une des principales agence de presse d’URSS, l’agence TASS, communique qu’un incident de gravité moyenne est survenu à la centrale de Tchernobyl. Moscou est enfin au courant.

Entre le 26 avril et le 14 mai, les pompiers de la ville de Prypiat luttent contre l’incendie et des opérations aériennes militaires se succèdent afin de remblayer le cratère béant dans le réacteur n°4 de la centrale. On larguera près de 5000 tonnes de sable, de plomb, d’argile, de bore, de borax et de dolomite. Grâce à ce mélange, on étouffera l’incendie du graphite mais on espère aussi réduire les rejets radioactifs en stoppant la réaction nucléaire.

Le 14 mai, commence la construction du premier sarcophage de sécurisation en béton. C’est ce jour-là que Mikhaïl Gorbatchev décide de s’adresser à la population reconnaissant des dysfonctionnements profonds qui ont eu de lourdes conséquences.

 

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Le satellite Spot montre des arbres "rouges", c’est dû à la forte radiation © Spot

L’information en France et en Belgique

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© Antenne 2

Chez nous, comme chez nos voisins français, l’information qu’un nuage chargé de particules radioactives en provenance d’Ukraine est arrivée et les journalistes ne disposent que de peu d’informations officielles. Si on sait qu’il a touché la Suède dans les 48 heures qui ont suivi l’explosion, les vents ont depuis tourné et dirigent vers l’ouest et l’Europe les particules radioactives.

Le nuage qui s’est arrêté à la frontière

Si cette phrase n’a jamais été prononcée, il est vrai qu’un graphique de France Télévision reste dans les mémoires. L’anticyclone des Açores aurait "protégé" la France de l’arrivée du nuage.

Dans le JT de 20h du 30 avril, Brigitte Simonetta propose aux téléspectateurs un graphique animé qu’elle a réalisé. Dans son commentaire, la journaliste affirme que l’anticyclone est assez fort pour protéger la France du nuage radioactif durant au moins trois jours, faisant apparaître un panneau "STOP" à la frontière franco-italienne. Or, au moment où elle prononce ces paroles, le nuage entre déjà sur le territoire français. Car si l’anticyclone est au bon endroit sur les cartes, il est inenvisageable qu’il ait pu arrêter un panache de fumée comme celui de Tchernobyl.

Le lendemain, déjà, le Journal de 20h sur Antenne 2 donne d’autres prévisions. L’anticyclone des Açores se déplace et le journaliste déclare que, s’il avait pu jouer le rôle de bouclier dans un premier temps, il pourrait, en remontant vers le Nord, provoquer des retours d’Est d’air chargé de radioactivité. Il évoque aussi des vents faibles en altitude, ce qui aurait pour conséquence une avancée très lente de l’air pollué. Il termine même par une bonne nouvelle : l’arrivée entre le 2 et le 3 mai, d’une perturbation nuageuse sur l’Atlantique qui pourrait inverser le sens des vents.

En Belgique, il semblerait que l’information ait davantage circulé. Les prévisionnistes de l’époque avaient calculé l’arrivée du nuage et la population a été prévenue de son arrivée. Le simple passage du panache radioactif n’a pas eu de grandes conséquences en surface. Par contre, s’il s’était accompagné de précipitations, les conséquences auraient été toutes autres : les polluants se seraient rabattus au sol et auraient alors impacté toute la chaîne alimentaire, polluant les cours d’eau et les pâtures et, par extension, le lait. Il avait d’ailleurs été demandé de garder les vaches à l’étable.
Des précipitations, il y en a bien eu chez nous entre le 3 et le 4 mai sur l’Est du pays alors que la partie la plus dense du nuage était passée dans la matinée du 2 mai. Le journal de 19h30 de la RTBF avait d’ailleurs parlé de ces retombées radioactives chez nous.

Ce que l’on sait aujourd’hui sur la trajectoire du nuage en 1986

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La propagation du nuage arrêtée au 1er mai 1986 lorsqu’il arrive sur la Belgique © IRSN

En 10 jours, ce sont approximativement 12 milliards de milliards de becquerels qui se propagent dans l’environnement.

Entre le 26 avril, jour de l’explosion, et la mi-mai, la plupart des pays d’Europe seront envahis par le nuage radioactif.

Dans un premier temps, les vents ont fait voyager ce nuage vers le Nord-Ouest (vers les pays baltes et scandinaves, la Suède a logiquement été le premier pays à donner l’alerte). Le panache a ensuite été rabattu vers l’Est et vers le Sud. L’Europe Centrale et les Balkans sont touchés à leur tour.

Mais le réacteur continue de brûler et il y a toujours plus de matière radioactive qui se retrouve dans l’air. Un air pollué qui à partir du 27 avril va se diriger vers l’Europe de l’Ouest. À partir du 30 avril, l’Allemagne, la France et le Nord de l’Italie sont atteints par le nuage. En Belgique, on voit que le nuage arrive à partir du 1er mai. Il restera sur nos régions jusqu’au 5 mai et sera ensuite repris par un vent du Sud l’emmenant vers le Royaume Uni.

Avant l’extinction du brasier de la centrale de Tchernobyl, d’autres particules dangereuses seront emportées d’Ukraine vers l’Est et le Sud. Ce sera au tour de la Russie, du Caucase et de la Méditerranée orientale d’être touchés par le nuage.

C’est donc une vaste masse d’air contaminé qui va recouvrir une grande partie de l’Europe à des degrés plus ou moins forts selon la distance avec le point d’émission.

Et si la catastrophe s’était produite à la même date en 2021 ?

Pourquoi se poser cette question ? Tout simplement pour voir si les vents d’altitude étaient différents cette année. Ce sont Xavier Fettweis et Sébastien Doutreloup du Département Climatologie de l’Ulg qui ont réalisé la simulation. Et la réponse, prévisible est édifiante : en 2021, le même accident n’aurait eu aucune retombée radioactive chez nous. Comme quoi la chance n’était pas avec nous en 1986. Cette année, les particules seraient parties vers l’Asie et le centre de la Russie, suivant ainsi les vents habituellement dominants au-dessus de l’Ukraine.