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Quand les compositeurs se montrent héroïques face à la vie, la mort, la guerre, la maladie

"Un héros est celui qui conquiert ses passions." Bien des compositeurs et compositrices sont des héros, et se sont aventurés très loin dans leurs passions. Le thème est vaste et dans cette émission, vous verrez surtout comment ils se sont montrés héroïques dans certaines circonstances bien particulières…

Une émission à écouter ci-dessous

Clara Schumann sauve Robert

Il est plus facile d’être héros qu’honnête homme. Héros nous pouvons l’être une fois par hasard ; honnête homme il faut l’être toujours.

Luigi Pirandello.

On peut être honnête homme, ou honnête femme, et héroïque quand les circonstances y invitent. Nous sommes en mai 1849. Les échos de la révolution de 1848 se font sentir à Dresde. Robert Schumann risque une réquisition militaire et Clara le met à l’abri dans la campagne environnante. Elle se conduit en héroïne : elle repart la nuit, à pied pour chercher ses enfants qui sont restés à Dresde. Elle raconte : "Je suis partie le lundi à trois heures, avec la fille du pasteur. Ce fut un voyage épouvantable. J’avais l’appréhension de ne pouvoir ressortir de la ville. Nous y sommes entrées sous une canonnade continuelle. Soudain, nous avons vu venir à nous une quarantaine d’hommes armés de faux. Nous sommes passées au milieu d’eux calmement.. et nous sommes arrivées sans autre incident rue du Manège, où toutes les portes cochères étaient fermées. C’était horrible : ici, le silence de mort, et dans la ville ce tir perpétuel. Les enfants étaient encore endormis. Ils se sont arrachés aussitôt de leur lit, ont rassemblé quelques affaires et, une heure plus tard, nous étions tous ensemble hors de la ville, en plein champ."

Wagner et Liszt

En mai 1849, la révolution hongroise éclate à Dresde. Les Hongrois luttent avec acharnement pour leur indépendance nationale… Les routes des campagnes se couvrent d’émeutiers…Elles conduisent aussi Richard Wagner à Weimar. Wagner n’a pas caché ses idées révolutionnaires et il doit fuir. Il arrive avec sa valise pleine de partitions chez Franz Liszt. Liszt est devenu maître de chapelle à Weimar. Quand Wagner vient à sa rencontre pour chercher de l’aide, immédiatement, Liszt le porte en lieu sûr. Chez Carolyne de Wittgenstein. Ils grimpent à travers un bois et un parc qui avaient été dessinés par Goethe, vers la grande maison où habite la compagne de Liszt. Wagner y reste huit jours, huit jours de discussions passionnées. De leur attachement, de leurs idéaux, naîtra presque une nouvelle esthétique musicale. Tout le courant de ce que Liszt appelle la Musique de l’avenir. Liszt croit fermement à ce qu’il appelle le renouvellement de la musique par son alliance plus intime avec la poésie, par un développement plus libre, et plus adéquat à l’esprit de son temps. A Weimar, il est dans une fièvre créatrice. C’est là qu’il compose sa Sonate en si mineur, une œuvre d’une grande liberté formelle.

Une vie de héros

Richard Strauss a composé son poème symphonique, Une vie de héros, entre 1897 et 1898. Il n’y décrit pas ici un héros particulier, mais bien un héros au sens large. Que l’on va voir dans les grandes circonstances de sa vie. Il est divisé en six parties dont la première s’intitule Le héros. Avec un thème noble et ample, Richard Strauss brosse un portrait du héros avec plusieurs motifs caractéristiques, une nature noble et dynamique, une démarche et un maintien fier et énergique, une volonté inébranlable. Il y dépeint des qualités de sensibilité, d’imagination, de chaleur des sentiments, de force, et aussi, son élan irrésistible.

La deuxième partie s’intitule Les adversaires du héros. Ensuite La compagne du héros, qui décrit la femme aimée. Le combat du héros qui s’interroge sur sa mission dans le monde. Et les œuvres de paix du héros, qui dressent un tableau de son activité spirituelle. Et ensuite le retrait du monde du héros et son accomplissement. Il s’interroge. Il est irrité par l’indifférence du monde stupide, si loin de son idéal. Mais, "la résignation entre en son cœur et aussi la paix".

Bruissement de la nature où passent ses souvenirs ardents. Apothéose du héros. Comme l’écrit Claude Rostand, cette fresque violente stupéfia à l’époque, mais bouleversa irrésistiblement ceux-là mêmes que sa conception extraordinaire choquait : tel un Paul Dukas qui ne pouvait s’empêcher de laisser filtrer son admiration involontaire pour " cette terrible nouveauté, cette violence sonore inouïe, cette audace harmonique à faire dresser les cheveux sur la tête. " Et qui conclut : " On n’avait rien osé de pareil avant Monsieur Strauss. "

Héros de guerre

Maurice Ravel, André Caplet, Albert Roussel, Jean Cras et bien d’autres se sont comportés comme des héros pendant la guerre 14-18. En 1916, Enrique Granados perd la vie en tentant de sauver sa femme de la noyade après que leur bateau a été torpille par un sous-marin allemand.

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Lucien Durosoir © Tous droits réservés
Maurice Ravel © Tous droits réservés
André Caplet © Tous droits réservés

Le violoniste et compositeur Lucien Durosoir a 36 ans quand la guerre éclate. C’est un virtuose, habitué des scènes mondiales les plus prestigieuses. Il est mobilisé dès la déclaration de guerre. En mai 1915, il écrit à sa mère : "Je ne sais ce que le sort me réserve : d’après ce qu’il est plausible de penser, nous serons en pleine bataille d’ici peu. Je me battrai avec énergie et sang-froid, accrus par six mois d’expérience lentement acquise. Si je venais à disparaître, songe que ce sacrifice, que bien d’autres que moi ont consenti, a été fait pour sauver notre pays et les enfants, c’est-à-dire l’avenir, c’est pour eux que nous avons supporté tant de souffrances "Lucien Durosoir se fait connaître comme violoniste en jouant dans des messes en hommage aux morts. A la demande d’un colonel, il fonde un quatuor à cordes avec André Caplet. Le lieutenant Pommier dit que si ces musiciens jouaient dans les tranchées, la guerre s’arrêterait immédiatement. Dès le retour de la guerre, Lucien Durosoir est dans une fièvre créatrice. Il compose notamment son premier quatuor en fa mineur.

Quand la guerre éclate, Maurice Ravel est bouleversé et il veut s’engager mais il craint que sa mère ne le supporte pas. Il écrit en août 1914 : " Si vous saviez ce que je souffre. Quitter ma pauvre vieille maman, ce serait la tuer sûrement. Et puis la patrie n’attend pas après moi pour être sauvée. Pour ne plus entendre, je travaille. Mais pendant ce temps, le cafard travaille aussi et, tout à coup, me voilà à sangloter sur les bémols !" Ravel veut se faire enrôler mais on le refuse parce qu’il lui manque deux kilos ! Ravel insiste, il remue ciel et terre pour qu’on le retienne. Il écrit : " Ils finiront bien par être touchés par la grâce de mon anatomie. " Finalement, on l’engage comme conducteur au service des convois automobiles du train. Et Ravel a d’incroyables fous rires avec ses amis quand il leur annonce qu’on l’a finalement pris dans les poids lourds ! Un jour, aux Champs-Elysées, un énorme camion roule à toute allure. On dirait que le mince conducteur agrippé au volant n’est autre que… Maurice Ravel ! Plus tard, il est envoyé au front du côté de Verdun. Il raconte :" Je mène une vie monotone et singulière : je suis entouré de poilus avec qui j’entretiens des rapports de meilleure camaraderie. De vrais poilus : révoltés, grossiers, bêtes, d’un pessimisme aveugle, d’un égoïsme bas, et qui deviendront des héros dans quelques semaines. "

Beethoven, un héros contre la surdité

Beethoven, malgré des circonstances éprouvantes, sur le plan de la santé et sur le plan affectif, se comporte en héros. En 1802, à l’âge de 31 ans, Beethoven est au plus mal. L’échec de son amour avec Giulietta Guicciardi, son état de santé misérable, la menace grandissante de la surdité, tout cela pèse terriblement sur ses épaules. Au printemps, il quitte Vienne et il séjourne à Heiligenstadt, un petit village de la banlieue nord de Vienne. Son nouveau médecin, le Docteur Schmidt, lui a conseillé cette cure de solitude et de silence… A Heiligenstadt, Beethoven combat la tentation du suicide de toutes ses forces. Il écrit pour ses frères une lettre d’adieu, c’est le testament de Heiligenstadt.

"Il s’en fallait de peu que je ne mette fin moi-même à ma vie. C’est l’art, et lui seul, qui m’a retenu. […] Il me paraissait impossible de quitter le monde avant d’avoir donné tout ce que je sentais germer en moi, et ainsi j’ai prolongé cette vie misérable — vraiment misérable. A 28 ans, être déjà obligé à devenir philosophe, ce n’est pas commode, pour un artiste, c’est encore plus dur que pour un autre homme."

Ces mêmes jours, où il écrit les lignes de son testament, Beethoven ébauche un nouveau thème, une nouvelle œuvre, dont les premières mesures apparaissent à cette date sur les carnets d’esquisses. Et comme l’écrivent Jean et Brigitte Massin, ce qui est en train de naître, ce n’est pas un requiem, c’est le triomphe du premier mouvement de l’Héroïque.

Frédéric Chopin, combattre la maladie

Les héros ont notre langage, nos faiblesses, nos forces. Leur univers n’est ni plus beau, ni plus édifiant que le nôtre. Mais eux, du moins, courent jusqu’au bout de leur destin et il n’est jamais de si bouleversant héros que ceux qui vont jusqu’à l’extrémité de leurs passions.

Albert Camus

Frédéric Chopin est malade comme un chien sur l’île de Majorque, où il est parti avec George Sand et les enfants. Il est traité comme un pestiféré par les habitants de l’île, à cause de sa toux persistante, on le dit phtisique, Chopin qui reste seul à la chartreuse de Valldemosa pendant les longues promenades de George et de ses enfants. Il broie du noir. George le surprend parfois devant son piano, pâle, les yeux hagards, et il lui faut un peu de temps pour la reconnaître. Le cloître du couvent est pour Chopin plein de terreur et de fantômes. Mais il travaille sans relâche, allant jusqu’au bout de son art.

Ce sont toutes ces impressions, toutes ces visions fiévreuses, qu’il traduit dans ces Préludes, auxquels il travaille sans relâche.

Programmation musicale

André CAMPRAVolez, jeune héros, extrait d’Achille et Déidamie. Katherine Watson&Le Concert Spirituel sous la direction d’Hervé Niquet. Alpha 442.

Clara SCHUMANN Les deux derniers mouvements du Trio à clavier opus 17. Voces Intimae : Riccardo Cecchetti, Luigi De Filippi&Sandro Meo. CC72675.

Robert SCHUMANN Introduction et Allegro Appassionato en sol majeur pour piano et orchestre op 92. Jan Lisiecki&l’Orchestra dell’Accademia Nazionale di Santa Cecilia sous la direction d’Antonio Pappano. DG 4795327.

Franz LISZTLes deux derniers mouvements de la Sonate en si mineur S 178. Daniil Trifonov. DG 4791728.

Richard STRAUSSExtraits du poème symphonique " Une vie de héros ". L’Orchestre philharmonique de Berlin sous la direction de Simon Rattle. EMI 3393392.

Lucien DUROSOIRLe Premier mouvement du Quatuor n°1 en fa mineur. Quatuor Diotima. Alpha 125.

André CAPLETOraison dominicale extraite des prières pour chant, harpe et quatuor à cordes. Sharon Coste, Laurent Cabel et membres de l’ensemble Musique oblique. HMC 901417.

Maurice RAVEL Le Troisième mouvement du Trio avec piano. Trio Wanderer. LDC 2781114.

Ludwig van BEETHOVEN Le dernier mouvement de la Symphonie dite " Héroïque " n°3 en mi bémol majeur. L’Orchestre philharmonique de Vienne sous la direction de Simon Rattle. EMI 5574452.

Frédéric CHOPINPrélude n°24. Rafael Blechacz. Deutsche Grammophon 00289 477 6592.

Production et présentation : Axelle THIRY

Réalisation : Antoine DUWAERTS

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