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Misia Sert, la Reine de Paris

Les origines de la muse et mécène du Tout-Paris

Portrait de Misia Sert par Renoir, National Gallery. © Tous droits réservés

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Misia Sert a eu un rôle important dans la vie culturelle parisienne pendant la première moitié du XXe siècle au point qu’on l’appelait "La Reine de Paris". Axelle Thiry vous propose de remonter le temps et de vous plonger dans l’histoire de la grande Misia. Première étape de ce voyage musical, la jeunesse de Misia.

Misia a suscité des créations, notamment grâce à son amitié avec Serge Diaghilev, le directeur des ballets russes. Elle est aussi intelligente que sensible, pleine de délicatesse, généreuse, passionnée par les arts et en particulier par la musique. Misia a inspiré de nombreux peintres : Renoir, Vallotton, Vuillard, Bonnard, Toulouse-Lautrec, Marie Laurencin, Valentine Hugo, Jean Cocteau… Ils la représentent parfois au piano. Elle en jouait très bien. Marcel Proust s’est aussi laissé inspirer par Misia pour son personnage de la princesse Yourbeletieff. Misia est aussi la petite-fille du violoncelliste et compositeur belge Adrien-François Servais. Au cours de cette première émission qui lui est consacrée, nous l’accompagnons pendant sa jeunesse. Elle va notamment rencontrer Franz Liszt et Gabriel Fauré. Enfin, Misia est la dédicataire d’œuvres de Maurice Ravel, Francis Poulenc ou encore Erik Satie, pour ses Morceaux en forme de poire.

"Le drame de ma naissance devait profondément marquer mon destin."

Marie Godebska, dite Misia, est née à Saint-Pétersbourg en 1872. Elle est la fille du sculpteur polonais Cyprien Godebski et de Sophie Servais, elle-même fille du violoncelliste belge Adrien-François Servais. Quand Sophie Servais attend Misia, en Belgique, son mari est à Saint-Pétersbourg, où il est notamment chargé de la décoration d’un palais. La mère de Misia est enceinte de plus de huit mois, quand elle apprend que son mari vit avec une autre femme. Elle décide de parcourir les 3000 kilomètres qui la séparent de lui. Elle arrive dans le glacial hiver russe, et elle se réfugie dans un hôtel. Elle écrit à son frère que son malheur est tel qu’il ne lui reste plus qu’à mourir. Le lendemain, elle met Misia au monde et elle perd la vie. Misia confie : "Le drame de ma naissance devait profondément marquer mon destin." Misia sera élevée chez sa grand-mère maternelle.

Misia est issue d’une famille d’artistes. Son grand-père maternel est le célèbre violoncelliste et compositeur Adrien-François Servais. Ses contemporains l’appelaient "Le Paganini du Violoncelle". Il a joué avec Franz Liszt, et également Felix Mendelssohn et Ferdinand David dans l’orchestre du Gewandhaus de Leipzig. Il a participé au premier concert du Philharmonique de Vienne en 1842. Adrien-François Servais a voyagé jusqu’à sa mort à travers l’Europe, la Russie, la Scandinavie, en donnant de multiples concerts sur son violoncelle "Servais", un Stradivarius de 1701. Chez lui, il recevait beaucoup de musiciens, et notamment Liszt, Berlioz, Anton Rubinstein, Charles Lamoureux, Henri Vieuxtemps. Il habitait à Halle, près de Bruxelles. La vie musicale dans la maison de Halle est restée très intense après son décès. Misia est élevée jusqu’à l’âge de huit ans par sa grand-mère Sophie Féguine. Adrien-François Servais l’avait rencontrée au cours d’une tournée en Russie. Misia se rappelle qu’il y avait chez eux une lourde couronne de lauriers en or que ce grand-père génial, François Servais avait reçu. Chacune des feuilles portait le nom d’une admiratrice.

Une enfance baignée par la musique

Misia décrit sa grand-mère comme excessivement jolie, toute petite et accablée de bijoux. Elle ajoute qu’elle entretenait dans son immense salon une véritable cour d’amis et surtout d’artistes qui s’installaient chez elle pendant des mois entiers. Dans cette grande maison, la musique retentissait de toutes parts. Il y avait deux grands pianos de concert dans le salon de réception et encore sept ou huit disséminés dans des chambres. Misia dit que ses oreilles d’enfant ont été si bien saturées de musique qu’elle ne se souvient même pas d’avoir appris ses notes. Elle les a sues bien avant l’alphabet. Elle a appris presque seule, à jouer du piano.

Liszt et Fauré, deux maîtres de musique pour la jeune Misia

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Franz Liszt par Nadar, en 1886 © Tous droits réservés
Gabriel Fauré par Nadar, en 1905 © Tous droits réservés

Misia est une enfant prodige. Elle n’a que huit ans quand elle a l’occasion de jouer pour Franz Liszt, qui vient parfois chez sa grand-mère quand il est de passage en Belgique. Elle confie : "Je revois très nettement le visage de Liszt, encadré de longs cheveux". À cette époque, Liszt était un vieil homme. Et Misia était si jeune que ses pieds n’atteignaient naturellement pas les pédales. Liszt la prenait sur ses genoux pour lui faire jouer du piano. En la reposant à terre, il disait : "Ah ! Si je pouvais encore jouer comme cela". Quant à Misia, elle dit que ce vieil homme lui faisait peur.

Quand Misia était petite, elle adorait quand un joueur d’orgue de barbarie passait dans la rue. Elle guettait fiévreusement sa venue parce que sa musique l’enivrait. Elle confie : "Je voulais absolument lui manifester ma gratitude mais je ne possédais pour toute fortune qu’un petit cochon en or tellement adoré que l’idée de m’en séparer était un crève-cœur. Après bien des soupirs, j’ai cependant décidé d’en faire cadeau à mon ami de l’orgue et un jour je le lui ai lancé du balcon. Son regard m’a prouvé qu’il mesurait bien toute l’étendue de mon sacrifice."

Le père de Misia se remarie et en 1880, il s’installe à Paris et y fait venir ses enfants. Misia découvre sa belle-mère avec laquelle elle ne s’entend pas. Misia se réfugie dans la musique. Elle fait preuve de tels dons musicaux que son père décide de lui faire prendre des leçons du piano. Elle aura comme professeur, Gabriel Fauré, qui fréquente le salon parisien de la famille à Paris. Les leçons de piano chez Gabriel Fauré sont pour Misia le seul jour heureux de la semaine.

Elle confie que le merveilleux enseignement de Fauré lui a donné du piano une connaissance si profonde qu’elle en a tiré de très grandes joies pendant sa vie entière. Misia raconte : "Fauré m’avait connue à Valvins, où mon père avait acheté une maison à côté de celle de Mallarmé. Fauré m’a entendu quand je n’avais que six ou sept ans. Il a été tellement étonné qu’il a prié mes parents de lui confier mes études musicales." Misia ajoute : "Telle a été une des chances de mon existence. Son enseignement a consisté en grande partie à jouer pour moi. Il a vite compris que je saisissais et que je retenais les nuances de son art : une seule phrase d’une sonate de Beethoven qu’il avait choisie avec amour m’apprenait une fois pour toutes la respiration".

Les relations entre Misia et sa belle-mère sont très difficiles. En 1882, sa belle-mère se débarrasse de la petite fille, âgée de 10 ans, en la confiant aux Sœurs du Sacré-Cœur de Jésus, dans l’actuel musée Rodin. Misia écrit : "De mes sept années de Sacré-Cœur, qui m’apparaissent comme un triste tunnel, Fauré, avec sa gentillesse, la joie que je lisais dans ces yeux au fur et à mesure de mes progrès, est le seul point lumineux." Le père de Misia perd sa nouvelle femme. Il se marie rapidement avec une autre, la marquise de Gauville et tous deux se fixent à Bruxelles. Quand Misia retourne en Belgique, vivre chez eux, les choses dégénèrent avec sa belle-mère, au point que Misia quitte la maison à 14 ans, une nuit. Elle demande à un ami de son père de lui donner de l’argent, et elle va jusqu’en Angleterre. Elle vit dans une pension de famille et se procure très vite un piano droit qui entre dans sa petite chambre. Ensuite, elle rejoint Paris, où elle gagne sa vie en donnant des leçons de piano à des élèves que lui procure Gabriel Fauré.

Le salon parisien de Misia Sert

Au mois de février 1892, Misia joue en public au théâtre d’application trois valses de Rollinat. En 1893, elle se marie avec Thadée Natanson, l’un des fondateurs de la revue blanche. Elle entre dans le Tout-Paris des lettres et des arts. Leur salon de la rue Saint-Florentin est fréquenté par les collaborateurs de la revue blanche, par Gide, Valéry, Mallarmé, Colette, Bonnard, Toulouse-Lautrec, Vuillard, et aussi des musiciens comme Gabriel Fauré ou Claude Debussy.

Le 31 mai 1894, Misia est présente chez Pierre Louÿs lors d’une audition. Misia raconte : "Il s’agissait de Pelléas que Debussy jouait lui-même, sur un piano droit, en chantant tous les rôles. J’étais la seule femme. Un valet, vêtu d’une veste blanche, passait des cocktails. Je n’en avais jamais bu de ma vie. Ils étaient, à l’époque, faits d’une série de liqueurs jaunes, vertes, rouges, qui restaient superposés en anneaux dans les verres. J’en ai avalé plusieurs, étendue sur une chaise-longue Récamier, confondue d’admiration pour une poupée japonaise grandeur nature, qui me faisait vis-à-vis. Je n’ai écouté que distraitement les paroles de Maeterlinck. Seul le toucher de Debussy m’émouvait. Dans mon esprit embué de toutes les couleurs des anneaux de cocktails, Mélisande devenait la poupée japonaise et j’ai inventé toute une histoire sans aucun rapport avec le miracle qui se passait dans ce salon. Je suis devenue cramoisie quand Debussy m’a dit à la fin : "Et alors ?" J’ai fait des vœux pour qu’il prenne pour de l’émotion ma sottise parfaite. Ce n’est que quelques mois plus tard que j’ai subi l’enchantement de Pelléas, quand on l’a donné à l’Opéra-comique. Tout à coup, quand j’ai entendu Pelléas, mes nerfs ont frémi comme des cordes trop tendues et j’ai compris qu’un grand miracle se produisait. Ce fut mon premier amour. Ce n’est que le lendemain que j’ai revu Debussy, à la générale. La salle était très houleuse. On rigolait. Déjà, on avait rebaptisé l’œuvre Mélénas et Palissandre. Grâce à dieu, il y avait encore, en ce temps-là, des idiots qui n’aimaient pas automatiquement tout ! Debussy m’a de nouveau dit : "Et alors ?" Mais cette fois-ci, j’ai éclaté en sanglots et nous nous sommes embrassés. Pendant deux ans, je devais retourner voir Pelléas chaque fois qu’il figurait à l’affiche. Moi qui m’étais tellement moquée des fervents de Bayreuth qui répétaient éternellement la même phrase de Wagner, je pouvais m’asseoir au piano et plaquer simplement 20 ou 50 fois de suite les accords bien-aimés de mon Pelléas."

Les maisons de Misia, un havre de paix pour les artistes

Le mari de Misia a acheté une maison de campagne près de Fontainebleau. On l’appelle La Grangette. Il y avait là un piano et Misia jouait notamment pour son ami Stéphane Mallarmé, qui habitait la maison juste à côté. Misia s’entoure d’artistes. Et elle se met parfois au piano, pendant les soirées à la Grangette.

Julie Manet, la nièce d’Edouard Manet et la fille de Berthe Morisot, raconte : Misia était charmante dans une robe bleu clair à taille courte, avec une très jolie collerette blanche, décolletée et les manches courtes. Autour de son joli cou rond et blanc s’enroulait un collier. Elle a joué la Symphonie en ut mineur d’une façon extraordinaire, triste, grande, grave, rendant la sonorité de tous les instruments de l’orchestre. Elle a un beau jeu puissant, large, mais pas français du tout. Il s’agit probablement de la cinquième symphonie de Beethoven.

Misia a beaucoup d’amis artistes. Comme elle déteste les voir partir et qu’ils ont très envie de rester, il faut bien les loger. Alors avec son mari elle se met en quête d’une maison plus grande et pas trop loin de Paris. Ils la trouvent à Villeneuve, et quittent la maison de Valvins. Elle confie : ma seule tristesse était de ne plus avoir Mallarmé à ma porte. Heureusement à Paris nous nous voyions bien souvent. Et à chaque Nouvel An, je recevais un superbe pâté de foie gras accompagné d’un quatrain. Les foies gras ont été dévorés, les quatrains ont disparu, sauf un seul, écrit sur un éventail qui ne m’a jamais quittée.

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Maison "Les Relais" à Villeneuve © Tous droits réservés

La Reine de Paris

Misia inspire les artistes. Des poèmes naissent, des portraits d’elles fait par les artistes qui l’entourent.

Elle confie : "Tant d’autres belles choses que ces quatrains de Mallarmé ont été faites pour moi et m’ont passé entre les mains que je ne peux arriver à avoir le moindre remords de ce que quantité de beaux vers se soient perdus, des dizaines de dessins de Toulouse-Lautrec, faits sur mes menus, ont été balayés dans ma salle à manger avec les miettes du dîner de la veille, ni de ce qu’on ne retrouve jamais dans quel tiroir j’avais enfoui ce sonnet de Verlaine où il m’expliquait pourquoi j’étais une rose. Tout cela m’arrivait comme des bouquets de fleurs, j’avais 20 ans, j’étais tout à fait persuadée que l’existence était à l’image des histoires que me racontait Mallarmé et l’idée de classer, d’encadrer, de conserver tout ce dont la vie me comblait au jour le jour m’aurait semblé aussi ridicule ou sacrilège que de stériliser les plus belles fleurs, de piquer un papillon sur un bouchon, d’empailler le chien que j’adorais ou d’essayer d’enfermer dans un verre les rayons du soleil. Certains me disent sur le ton poliment indigné du conservateur de musée : quelle pitié d’avoir laissé perdre tout cela ! Quelle perte pour l’art ! Mais ce sont ceux-là mêmes qui, il y a 30 ans, se tordaient de rire devant la peinture de Renoir, me demandaient dans quel sens il fallait accrocher mes paysages de Bonnard, ignoraient jusqu’à l’existence de Mallarmé, crièrent qu’on revenait à l’âge des cavernes quand ils ont entendu Stravinsky, et ont refusé de payer 200 FRF pour les plus beaux Van Gogh, dont j’avais acheté 150, pour venir en aide à sa veuve.

J’ai toujours cru que les artistes avaient plus besoin d’amour que de respect. Je les ai aimés, eux, leurs joies, leur travail, leurs peines et leur bonheur de vivre que je partageais. Aujourd’hui, les œuvres de ceux qui ont été mes amis abondent dans les musées. On ne risque plus grand-chose à les idolâtrer depuis qu’ils font partie du trésor public. Je préfère avoir su, dans la vie de chaque jour, les aimer à ma façon. Et c’est avec un sourire un peu amusé que j’imagine l’insouciante et trépidante jeune femme que j’étais, suspendue maintenant aux murs de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, ou encombrant le catalogue de la collection Barnes à Philadelphie. Il y a d’ailleurs des chefs-d’œuvre qui ont été dédiés à la postérité, grâce à ma façon particulière d’aimer les choses. Une bonne partie des peintures de Lautrec sur carton n’existe aujourd’hui que grâce à une épaisse couche de vernis automobile dont je les ai recouvertes parce que je trouvais cela beaucoup plus joli."

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Renoir, Misia, National Gallery. © Tous droits réservés
Vallotton, Misia à sa coiffeuse, musée d’Orsay. © Tous droits réservés
Vuillard, Misia et Vallotton à Villeneuve. © Tous droits réservés
Misia au théâtre, par Toulouse-Lautrec, 1895. © Tous droits réservés

Découvrez la Muse Misia dans l’émission Voyages d’Axelle Thiry

Programmation musicale

Erik SATIE - Extraits des Morceaux en forme de poire. Anne Queffélec. MIRARE 189.

Maurice RAVEL - Le troisième mouvement du Quatuor à cordes en fa majeur. Quatuor Arcanto. HMC 902067.

Adrien-François SERVAIS - Souvenir de Spa, pour violoncelle solo et quintette à cordes op 2. Anner Bylsma & Smithsonian chamber players. . DHM 77108.

Jean-Sébastien BACH - Les Préludes et fugues pour piano en do majeur BWV 846 et en do mineur BWV 847. Pierre-Laurent Aimard. DG 4792784.

Franz LISZT - Le premier mouvement du Concerto pour piano et orchestre n°1 en mi bémol majeur S 124. Alice Sara Ott, piano et l’Orchestre Philharmonique de Munich, sous la direction de Thomas Engelbrock. DG 002894778779.

Ludwig van BEETHOVEN - Le premier mouvement de la Sonate op 57 n°23 dite Appassionata. Paul Lewis. HMC 90190608.

Gabriel FAURÉ - Le premier mouvement du Quintette n°1 en ré mineur op 89. Michel Dalberto & le Quatuor Ebène. Virgin classics 84928 2.

Claude DEBUSSY - " Mes longs cheveux descendent jusqu’au seuil de la tour " extrait de Pelléas et Mélisande. Maria Ewing et François Le Roux. Wiener Philharmoniker sous la direction de Claudio Abbado. Deutsche Grammophon 435 344-2.

Ludwig van BEETHOVEN - Le troisième mouvement de la Symphonie en ut mineur op 67. Wiener Philharmoniker sous la direction de Simon Rattle. EMI 5574452.

Production et présentation : Axelle THIRY

Réalisation : Hélène BOURGOIS