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Misia Sert, la Reine de Paris

Protectrice des musiciens, muse des peintres

Misia peinte par Pierre Bonnard, exposée au Musée Thyssen-Bornemisza © Tous droits réservés

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Misia Sert a eu un rôle important dans la vie culturelle parisienne pendant la première moitié du XXe siècle au point qu’on l’appelait "La Reine de Paris". Misia est passionnée par les arts et en particulier par la musique. Elle a suscité des créations. Sensible, intelligente, aussi aimable que généreuse, Misia a inspiré de nombreux peintres : Renoir, Vallotton, Vuillard, Bonnard, Toulouse-Lautrec, Marie Laurencin, Valentine Hugo, Jean Cocteau… Au cours d’un voyage en Norvège, Misia fait la connaissance d’Edvard Grieg. Elle joue tellement bien du piano qu’elle joue Peer Gynt à quatre mains avec lui.

Découvrez le premier épisode de "Voyages" consacré à Misia Sert

Misia Sert au centre d’un spectacle porté par Julie Depardieu, Juliette Hurel et Hélène Couvert au Festival Musiq3 en juin

Haute figure de l’émancipation féminine, dotée d’un pouvoir magnétique et d’une incroyable séduction, Misia Sert a été célébrée par les plus grands artistes de son temps : Renoir, Toulouse-Lautrec, Diaghilev, Picasso, Coco Chanel, Cocteau, Proust… Satie lui a dédié ses Morceaux en forme de poire, Ravel, La Valse et Stravinsky lui offre une partition du Sacre du Printemps. Incarnée sur scène par une Julie Depardieu tour à tour touchante, drôle et séductrice, les multiples anecdotes de sa vie et de ses passions seront illustrées par des pages de Ravel, Fauré, Debussy ou encore Stravinsky.

► Festival Musiq3 – Dimanche 27/6 à 17h au Théâtre Lumen, à côté de Flagey.

Misia, Stéphane et Henri

Misia partage surtout de grandes affinités avec Stéphane Mallarmé. Son décès le 9 septembre 1898 bouleverse Misia. Foule d’amis arrive de Paris mais elle ne veut partager sa peine avec personne. Elle confie : "Que savaient-ils de cette chère figure, s’ils ne l’avaient vue à travers le voile bleu de la fumée de la pipe, toute baignée de la lumière intérieure que ma musique avait allumée pour lui ? Pour la première fois, j’avais le sentiment de l’irréparable. Qui saurait écouter Beethoven et Schubert comme il l’avait fait ? C’est tout juste si, pour moi, leur musique n’était pas morte avec lui tant je savais que pour personne je n’arriverais à les jouer comme pour lui. Parce que plus personne n’aurait, en l’écoutant, le pouvoir ensorcelant d’inventer ces mots étrangement doux et brillants, ni d’en faire cette vivante mosaïque qui les transformait en conte de fées pour être murmurés pendant les nuits d’automne de la forêt de Fontainebleau ou en transparents poèmes qui iraient s’entasser sous le presse-papiers de l’établi du magicien."

À l’enterrement de Stéphane Mallarmé, il y a Vuillard, Roussel, Bonnard, Renoir, Lautrec, Georgette Leblanc, Mirabeau, Valloton, Maeterlinck… Tous sont terriblement éprouvés au point qu’à un moment toute la table est secouée d’un rire hystérique. Les invités quittent Villeneuve et seuls Vuillard et Lautrec restent.

Lautrec faisait alors un portrait de Misia qu’il aimerait intituler Les Ruines d’Athènes. Misia confie "Il s’était toqué de ce morceau de musique de Beethoven qu’il me fallait lui jouer continuellement car il prétendait y trouver son inspiration." Ecouter Misia jouer Beethoven donne beaucoup d’ardeur à Toulouse-Lautrec. Il peint alors silencieusement et longuement. De temps en temps, Misia ne peut s’empêcher d’aller jeter un coup d’œil à son travail. Elle dit qu’elle se rend complètement insupportable en faisant des commentaires à propos de ses yeux qui ne sont pas assez grands, de son nez qu’elle ne trouve pas assez petit. Lautrec se serait vengé cruellement en faisant une invraisemblable caricature d’un dîner chez elle où il la représente comme une teneuse de maison. Misia raconte qu’il arrivait de temps en temps qu’elle s’installe au jardin, adossée à un arbre pour plonger dans les délices d’un bon livre et que Toulouse-Lautrec s’accroupissait près d’elle armé d’un pinceau à l’aide duquel il lui chatouillait savamment la plante des pieds. Elle confie que cet exercice pouvait durer des heures et elle ajoute : "Je me trouvais au paradis et lui prétendant tracer sur la plante de mes pieds des paysages imaginaires."

Misia, protectrice des musiciens, muse des peintres

En 1900, Misia fait la connaissance d’Alfred Edwards, un journaliste, qui est aussi le directeur de journal Le matin. Elle l’épouse en 1905. Son mari lui offre un yacht, baptisé l’Aimée à partir de ses initiales Misia Edwards. Elle devient protectrice des musiciens. Elle encourage la musique d’avant-garde. Elle décide d’installer un piano sur le yacht et elle le transforme en salon musical flottant. Elle y accueille notamment Caruso. Il prétend que la construction a une résonance parfaite pour la voix. Misia confie : "Il est vrai que le petit salon de l’avant, où j’avais placé le piano, était entièrement revêtu de boiseries qui lui donnaient une sonorité de violon. Inlassablement, Caruso répétait et roucoulait à longueur de journée. Malheureusement ajoute-t-elle, il avait un faible pour les chansons napolitaines dont pour ma part j’avais une véritable indigestion".

Misia inspire de nombreux artistes. Beaucoup de génies ont fait son portrait. Elle pose notamment pour Auguste Renoir. Il la prie d’ouvrir un peu plus son décolleté. Il dit que c’est criminel de ne pas le laisser voir ses seins. Misia confie qu’elle l’a vu plusieurs fois sur le point de pleurer à propos de ses refus. Elle ajoute : "Personne mieux que lui n’a su apprécier le grain d’une peau ni lui donner, en peinture, cette transparence de la perle fine. Après sa mort, je me suis souvent reproché de ne pas l’avoir laissé voir tout ce qu’il voulait. Ma pruderie me semble rétrospectivement bien sotte, s’agissant du travail d’un artiste dont l’œil exceptionnel souffrait tellement qu’on lui refuse de voir ce qu’il devinait beau".

Auguste Renoir fait sept ou huit portraits de Misia. Elle pose pour lui trois séances par semaine pendant au moins un mois. Une séance dure la journée entière. Renoir écrit à Misia : "Venez et je vous promets que dans le quatrième portrait je tâcherai de vous rendre encore plus belle". Misia fait aussi la connaissance de Maurice Ravel. Au printemps 1905, quand on annonce que Ravel est éliminé au concours d’essai du prix de Rome, alors qu’il est déjà consacré dans le milieu musical par la création d’œuvres comme son quatuor à cordes, ou Shéhérazade, Misia orchestre une campagne de presse. Le scandale éclate. C’est l’affaire Ravel. Ensuite elle emmène Maurice Ravel sur son yacht pour lui changer les idées. Ils voyagent avec d’autres amis en Belgique, en Allemagne et en Hollande.

Misia, Serge Diaghilev et les Ballet Russes

Quand Serge Diaghilev présente ses spectacles des Ballets russes à Paris, c’est une révélation. En 1908, ils donnent Boris Godounov. Misia n’en manque pas une seule représentation. Boris Godounov est un tel choc pour elle qu’il marque une véritable étape dans sa vie. Depuis Pelléas et Mélisande de Claude Debussy, rien ne l’avait émue à ce point. Elle confie : "L’oreille de Paris n’était pas encore faite à la musique russe, aussi l’Opéra était loin d’être comble pour les représentations de Boris. J’avais une si grande passion pour cette œuvre que, non seulement j’assistais à chaque spectacle, mais j’avais donné l’ordre qu’on achète pour moi toutes les places qui ne seraient pas louées. Aussi bien qu’aucun fauteuil n’est resté invendu. Diaghilev a pu avoir l’encourageante illusion du succès pécuniaire." Misia a gardé cette aide anonyme. Le hasard veut que peu après la première représentation, alors qu’elle soupait un soir après le spectacle dans un célèbre restaurant avec le peintre José Maria Sert, elle aperçoit Diaghilev. Cette rencontre est le début d’une grande amitié entre eux.

Misia devient une proche amie de Serge de Diaghilev. Il aime lui demander son avis quand il doit prendre des décisions pour des projets importants. Son jugement est si juste. Ils ont d’interminables discussions au sujet des spectacles des Ballets russes. Et Misia met Diaghilev en rapport avec tous les jeunes musiciens français qu’elle a rencontrés grâce à Jean Cocteau… Serge de Diaghilev a un flair formidable pour déceler les talents. Il est souvent en quête de financements pour réaliser ses projets. Misia l’aide à les trouver, et elle les lui fournit parfois directement. Son salon de la rue de Rivoli et sa suite de l’hôtel Meurice, ornée de panneaux de Pierre Bonnard, se transforment en quartier général des artistes russes et en atelier de création. Diaghilev y auditionne les compositeurs candidats aux ballets russes. En novembre 1911, Igor Stravinski joue pour Diaghilev des extraits du Sacre du printemps. Quand elle l’entend, Misia est sidérée. C’est extraordinaire.

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Pablo Picasso et jean Cocteau © Keystone / Getty Images

Misia assiste à toutes les répétitions d’orchestre du Sacre du printemps. Elle se prend d’une bien trop grande passion, "pour cette œuvre, pour douter qu’elle s’imposerait bientôt avec éclat". Elle avait déjà adoré Pelléas et Mélisande et Boris Godounov. Elle s’émerveille de cette possibilité de la coexistence de trois amours aussi violents dans un seul cœur. Cela doit être grâce au miracle de leur inconsciente et secrète filiation. Et quand des discussions surgissent entre Stravinsky et Diaghilev pour des questions financières, Misia intervient pour tenter d’arranger les choses.

Misia attire l’attention de Serge Diaghilev sur le talent des compositeurs français, notamment sur celui d’Erik Satie et les musiciens du groupe des Six. Pour tenter de susciter une commande de Diaghilev, elle invite un jour Erik Satie à jouer chez elle les Morceaux en forme de poire avec le pianiste Ricardo Vines. Ce jour est le 28 juin 1914. C’est aussi celui de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo. La rencontre est écourtée mais elle a été fertile. Erik Satie écrira à Misia en 1916, en l’appelant la magicienne : "Ce que vous m’avez dit, chez vous, au sujet des ballets russes a déjà produit son effet : je travaille à un truc que je me propose de vous montrer d’ici peu et qui vous est dédié en le pensant et en l’écrivant." Il s’agit de Parade. Jean Cocteau en sera le librettiste. Pablo Picasso réalisera les rideaux, les décors et les costumes. Erik Satie dédie à Misia la partition pour piano à quatre mains.

Programmation musicale

Edvard GRIEG - Once upon a time. Alice Sara Ott & l’Orchestre symphonique de la radio bavaroise sous la direction d’Esa-Pekka Salonen.

Franz SCHUBERT - Le Moment musical D 780 n°6 en la bémol majeur. Maria Joao Pires. DG 4277692.

Ludwig van BEETHOVEN - Les Variations sur les Ruines d’Athènes. Alfred Brendel. Brilliant Classics 93183.

Traditionnel - Ballo de li Sante. Marco Beasley et Guido Morini. Arcana.

Maurice RAVEL - Les deux premiers mouvements du Quatuor à cordes en fa majeur. Quatuor Arcanto. HMC 902067.

Modest MOUSSORGSKY - Scène du couronnement, extrait de Boris Godounov. José van Dam & l’Orchestre symphonique de La Monnaie sous la direction de Michael Schønwandt. Cypres 8603.

Igor STRAVINSKY - Des extraits du Sacre du printemps. Berliner Philharmoniker sous la direction de Simon Rattle, EMI 7236112.

Erik SATIE - Parade pour piano à quatre mains. Bojan Gorisek & Aleksandar Madzar. APC 101.053.

Francis POULENC - Extrait de la Suite pour orchestre Les Biches. L’Orchestre national de France sous la direction de Charles Dutoit. DECCA 4758454.

Claude DEBUSSY - Le Prélude à l’Après-midi d’un faune. L’Orchestre Philharmonique de Berlin sous la direction de Claudio Abbado. Flûte Emmanuel Pahud. , Deutsche Grammophon 471 332 2.

Igor STRAVINSKY - Extraits de Petrouchka. Beatrice Rana, Warner 0190295411091.

Maurice RAVEL - La Valse. New York Philharmonic sous la direction de Pierre Boulez. Sony SM3K 45842.

Production et présentation : Axelle THIRY

Réalisation : Anouck Gauvain et Valentine