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Voyage à travers les passions de l’âme

La musique baroque

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Remontons le temps jusqu’à l’époque baroque et intéressons-nous à la manière dont la musique exprime les passions.

Un bon musicien doit se livrer à tous les caractères qu’il veut dépeindre. Mais c’est à l’âme que la musique doit parler.

Jean-Philippe Rameau

Passion de l’âme, passions musicales

Le traité des passions de l’âme de Descartes est publié en 1649. Il a une grande influence sur la pensée musicale. Descartes répertorie six passions : l’admiration, l’amour, la haine, le désir la joie ou la tristesse et il les distingue des actions de l’âme, la volonté, il les identifie à des perceptions, des émotions de l’âme. Il va même jusqu’à décrire leur symptôme.

La joie, selon lui, produit un réchauffement du corps, la haine entraîne un ralentissement du pouls… Descartes avait écrit dans sa jeunesse un abrégé de musique, un petit traité, Compendium musicare, où il réfléchissait sur la propriété qu’ont certains sons d’exciter les passions. Dans les passions de l’âme, il les réhabilite en indiquant que si nous les subissons, elles n’en sont pas moins d’origines divines et donc bonnes en elles-mêmes.

Chez Antonio Vivaldi, le soliste apparaît comme un personnage chargé de passions. Son entrée peut suggérer celle du "Grand’uomo" ou de la Prima donna sur qui se reportent l’attention et l’admiration du public. Le prêtre roux jouait du violon comme un diable, il se destinait la plupart du temps les soli de ses concerti pour violon, et il captivait les auditoires par la fulgurance de sa chétive personne.

Vivaldi a rassemblé un ensemble de concerto dans son opus 3, intitulé L’estro armonico, que l’on pourrait traduire par Inspiration harmoniquePour d’autres, "l’estro" est un enchantement musical, il évoque à la fois l’énergie vibrante et le tendre lyrisme des œuvres de Vivaldi, la vitalité et la fraîcheur de son invention, son énergie rythmique, son sens du théâtre, son intensité mélodique, son expressivité, la sensualité des textures ou encore l’éclat des couleurs.

La musique baroque a la vocation d’émouvoir plus le cœur que de toucher l’esprit et d’exprimer des passions qui déjouent la raison.

Domenico Scarlatti, musicien baroque de la lumière et de l’ombre

"C’est la contradiction qu’il faut voir exprimée dans les 555 sonates de Scarlatti. Imaginons une architecture faite de tensions, d’ondulations, de courbes, de nervures et de frictions, plus Borromini que Bernin, les contrepoids imaginés et délirants soutiennent à eux seuls l’ensemble de cet édifice baroque, un baroque de la lumière et de l’ombre, du clair-obscur cher à ces hommes des contradictions réconciliées. Ces hommes qui à la suite de Pascal et a contrario de ceux qui les succéderont pouvaient affirmer deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison. La raison de Scarlatti est une raison mobile comme l’air, changeante comme la lune scintillante comme les reflets et labile comme les ruisseaux. Dans ses sonates, Domenico oscille entre la raison des Lumières et la fantaisie des Baroques, elles tiennent du sortilège et possèdent un charme puissant. Sortilège de vieux sorcier espagnol et charme d’alchimiste italien, elles contiennent le mal et son remède, nectar tout puissant, poison thérapeutique, miracle quintessencié. Les qualifier de rococo serait erroné, galant est impropre, baroque, imprécis, classique, prématuré, elles existent hors de toutes catégories."

Martin Mirabel, Domenico Scarlatti, Actes Sud.

Le pouvoir affectif du son

A Hambourg, l’organiste, compositeur et théoricien Johann Mattheson, contemporain de Jean-Sébastien Bach, s’interroge notamment sur la question des passions. Il estime qu’un musicien doit employer tous ses efforts pour insuffler un affect extraordinaire dans ses œuvres. Il affirme que sans affect ni passion à découvrir dans une œuvre, elle ne possède aucune vertu. Il invite à lire tout particulièrement Descartes car il a beaucoup travaillé sur la musique, et il apprend à distinguer correctement les états d’âme des auditeurs et aussi la manière dont les pouvoirs du son les affectent.

L’amour figure au sommet de la hiérarchie écrit Mattheson. Mais il existe différentes sortes d’amour, avec des effets variables ; il conseille alors au compositeur de puiser dans sa propre expérience affective, qu’elle soit "présente ou passée" ; il ajoute d’ailleurs qu’une absence d’expérience dans le domaine le rendra incapable d’accomplir une telle tâche. Il évoque aussi la tristesse, la fierté, l’humilité, la patience. Selon lui, l’espoir nécessite notamment "la plus douce combinaison de son qui soit au monde". Jean-Sébastien Bach témoigne dans toute son œuvre, d’une infinie générosité, d’une puissance énorme de création, d’une capacité expressive sans limite…

L’art des castrats, l’art du baroque

A l’époque baroque, l’art des castrats est très apprécié. Naples voit naître l’un des chanteurs les plus célèbres de tous les temps, Carlo Broschi, que l’on connaît surtout sous le nom de Farinelli.

Son talent est jugé comme absolument incroyable, même par ses rivaux. On dit qu’il transporte les auditeurs dans un état proche de la folie, par la beauté de son chant et l’étendue de sa voix. On dit aussi que le roi d’Espagne, Philippe Vle, le convoquera pour essayer de le guérir de l’état de neurasthénie où il se trouve. Farinelli doit, par son chant, amener le roi alité à se lever pendant le temps qu’il faut pour régler les affaires d’Etat. La Légende raconte que cela fonctionne et que Farinelli chante tous les jours pour le roi, de minuit à quatre heures du matin…

Farinelli représente un cas unique dans l’histoire des castrats : il est issu de la noblesse alors que la plupart des castrats viennent de l’arrière-pays napolitain, d’une grande pauvreté. Des parents miséreux et surtout sans scrupule font de leurs fils de petits castrats dans l’espoir d’en faire une source de revenus. Voici ce qu’écrit un certain Stefano Arteaga en 1783 à propos de l’art des castrats : "L’art d’exprimer les gradations les plus ténues, de différencier le son de la façon la plus subtile, de faire sentir les nuances les plus impalpables, d’enchaîner, suspendre, augmenter ou diminuer sa voix ; la vitesse, la fougue, la force, les dénouements inattendus, … Le style raffiné, précieux, recherché, policé, l’expression des plus douces passions poussée à un degré de vérité suprême, sont autant de miracles produits par le ciel d’Italie, et que peu de chanteurs encore en vie pratiquent à la perfection."

Encore faut-il voir si cet avis est partagé par les centaines de milliers de garçons qui ont été les victimes de ces mutilations…

La danse, expression de l’affect

La danse aussi exprime. L’action doit signifier l’affect, l’affection intime.

La danse doit peindre la nature des choses et les habitudes de l’âme, le corps exprime la passion qui l’habite.

Abbé de Pure

La danse doit donc peindre la nature des choses et les habitudes de l’âme. Le corps exprime la passion qui l’habite. Le père Ménestrier écrit que cette imitation se fait donc par les mouvements du corps qui sont les interprètes des Passions et des sentiments intérieurs… Il ajoute : "Ceux qui ont étudié la nature ont remarqué : que ceux qui sont en colère roulent des yeux, battent des pieds, jettent les ras, etc. ceux qui sont affligés baissent la tête, croisent les bras et sont comme ensevelis dans leur tristesse. C’est ce qui doit s’exprimer dans les Ballets, qui sont des mouvements réglés de tout le corps."

Quant à Mattheson, il examine de nombreuses danses, en décrivant des affects. Le menuet exprimerait une " joie mesurée " La gavotte, la jubilation, le rigaudon la badinerie, la marche (sérieuse ou comique) montre l’héroïsme et le courage, le passe-pied traduit la frivolité et la sarabande l’ambition etc.

Johann Joachim Quantz, compositeur et flûtiste passionné

Le compositeur Johann Joachim Quantz, insiste sur la passion dominante dans une œuvre, et il précise que la musique doit en être par conséquent l’expression, qu’elle soit flatteuse, triste, ou tendres, par exemple. Il participe activement à la vie musicale à la Cour de Frédéric II, en tant que flûtiste et compositeur. Quantz a l’honneur d’enseigner la flûte au roi. Il a composé plus de 300 concertos pour son royal écolier, mais il n’en a publié qu’un petit nombre. Charles Burney rencontre M. Quantz. Il est d’une stature impressionnante : "Le fils d’hercule en personne n’aurait pas les épaules plus larges, ni les membres plus gigantesques, et il semble jouir d’une vigueur et d’une santé extraordinaires pour un homme de 76 ans." Il paraît que Quantz est un peu pédant. Frédéric II confie à sa sœur : "Vous trouverez Quantz d’un orgueil plus insupportable qu’il ne fut jamais, et le seul moyen d’en venir à bout est de ne le pas traiter trop en grand seigneur."

Le célèbre flûtiste Johann Joachim Quantz a entendu les concertos de Vivaldi quand il était encore très jeune. Il confie : "Comme ils représentaient à cette époque un genre de composition musicale tout à fait nouveau, ils me firent grande impression. Je fis en sorte d’en recueillir un bon nombre. A l’avenir, les magnifiques ritournelles de Vivaldi me fournirent de bons modèles."