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Gustav Klimt et la musique

Une histoire de couleurs et de passion

Musique (1895) par Gustav Klimt © DeAgostini / Getty Images

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Klimt était un grand mélomane, et aimait particulièrement l’univers de Franz Schubert. Dans le cadre de l’exposition immersive autour de Klimt qui se déroule jusqu’au 5 septembre à la galerie Horta à Bruxelles, nous vous proposons une émission entièrement consacrée au peintre autrichien et son rapport à la musique.

Gustav Klimt a baigné depuis l’enfance dans un univers d’art et de culture, où la musique avait une place importante. Son père, Ernst Klimt, était orfèvre et sa mère, Anna Finster, chanteuse lyrique, qui ne faisait pas carrière. Gustav Klimt sera toujours sensible au chant. Il apprécie particulièrement les lieder de Franz Schubert.

Une émission à écouter ci-dessous

La compagnie des artistes

En 1888, l’année de ses 25 ans, Gustav Klimt exécute un des rares portraits d’homme que nous connaissons de sa main. Celui du compositeur et chef d’orchestre Josef Pembaur. Il était aussi directeur de l’académie de musique d’Innsbruck, sa ville natale. Serge Sanchez écrit dans le livre qu’il consacre à Klimt, au sujet de ce portrait : "Le traitement minutieux, quasi photographique, de la figure du musicien, avec sa chevelure de jais et son costume noir sur fond rouge, contrastait avec le décor en à-plats dont les éléments évoquent Apollon. A droite, le dieu jouant de la lyre au sommet d’une colonne est inspiré d’une peinture sur vase de la Grèce antique. Clin d’œil malicieux, le fût de la colonne est décoré de touches de piano. En bas, des dauphins bondissants rappellent l’origine du nom du temple de Delphes, où se manifestait l’oracle d’Apollon. Enfin, dans le trépied de la sibylle, que Klimt représentera souvent par la suite, brûle de l’encens dont la fumée s’élève vers un ciel semé d’étoiles stylisées. Le musicien est présenté comme le serviteur d’un art immémorial". Sanchez poursuit : "A travers le portrait de Pembauer, c’est la musique elle-même que Klimt a représentée, dans le respect de ces allégories et emblèmes, sur lesquels il avait travaillé pour Gerlach. Cependant, l’utilisation de l’or, de la spirale, la dissolution rythmique de l’image dans les étoiles stylisées qui jaillissent des verticales formées par les cordes de la lyre, tout cela préfigure la grammaire future que le peintre portera à son degré le plus complexe, le plus ingénieux, pour en faire une langue artistique nouvelle et résolument moderne." Le compositeur Pembaur, représenté par Gustav Klimt, avait étudié au conservatoire de Vienne, notamment auprès d’Anton Bruckner.

A l’époque où Gustav Klimt réalise le portrait de Josef Pembaur, il travaille avec son frère et le célèbre Hans Makaert, considéré comme le prince des peintres viennois et surnommé aussi l’enchanteur, le peintre le plus célèbre de Vienne, la coqueluche de la société. Quand Gustav Klimt termine ses études, leur association devient officielle. Ils créent un atelier commun et ils décident de l’appeler La compagnie des artistes. Elle reçoit de nombreuses commandes. On leur demande notamment de représenter la salle du théâtre de la Cour, ainsi que ses habitués les plus prestigieux. Le théâtre allait être démoli pour céder la place à un nouveau, plus grand, susceptible d’accueillir les nombreux spectateurs passionnés de théâtre et l’idée était de garder des souvenirs de l’ancienne salle. A cette époque, à Vienne, on était fou de théâtre et d’opérette. Dans les œuvres que Gustav Klimt peint pour le Burgtheater, on distingue des joueurs d’aulos ou tibia, un instrument de l’Antiquité gréco-romaine doté de deux tuyaux et d’une anche double. Gustav Klimt peint aussi à cette occasion 50 portraits miniatures de personnalités parmi les plus distinguées du temps. On y distingue notamment, le visage de Johannes Brahms.

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Peinture de Gustav Klimt : Auditorium du Vieux Burgtheater à Vienne en 1888 © UniversalImagesGroup / Universal History Archive/Getty Images
Ancien Théâtre grec de Taormina, peint par Gustav Klimt, dans le Grand Escalier du Burgtheater de Vienne. © DEA / E.LESSING / De Agostini via Getty Images
Ancien Théâtre grec de Taormina, peint par Gustav Klimt, dans le Grand Escalier du Burgtheater de Vienne. © DEA / E. LESSING / DeAgostini / Getty Images

La compagnie des artistes, dont fait partie Gustav Klimt reçoit une nouvelle commande, plus importante encore, du musée d’Histoire de l’art de Vienne. Il s’agit de réaliser des peintures qui retracent l’histoire de l’art, et d’autres représentant les arts et les métiers. Les œuvres qui voient le jour à cette occasion remportent un tel succès qu’on leur demande ensuite de réaliser les peintures du plafond de l’aula magna, la prestigieuse salle des fêtes de la nouvelle université de Vienne. Gustav Klimt se charge de représenter la philosophie, la jurisprudence, la médecine, et des allégories comme l’histoire, la philologie, l’anatomie, les sciences naturelles…

On s’attend à une peinture classique, mais comme l’écrit Serge Sanchez, Klimt commence à donner des signes discrets d’insoumission vis-à-vis des ronflants mots d’ordre de l’administration impériale. Il représente par exemple une figure féminine, la jeune fille de Tanagra, avec une robe imprimée, des fleurs stylisées, d’une étonnante modernité. Klimt veut se libérer de la peinture académique. Bientôt, il reçoit une commande du comte Nicolas Esterhazy, descendant d’une famille de l’aristocratie hongroise. 

La Sécession : liberté d'expression totale

Le printemps 1897 est une période cruciale à Vienne. Et le 3 avril 1897 est une date marquante. Ce jour-là, un des derniers géants du romantisme s’éteint. C’est Johannes Brahms… Le même jour, une quarantaine d’artistes se réunissent chez Rudolf von Alt. Ils fondent l’Union des artistes peintres autrichiens. Le mouvement, avec notamment Gustav Klimt, entre en dissidence contre l’art officiel et il prend le nom de Sécession. Klimt en devient le président. La Sécession réunit des sculpteurs, des architectes, des peintres et des dessinateurs qui veulent se libérer de l’école traditionnelle et de la routine. Leur consigne est "non aux formes d’art empruntées". Ce qu’ils veulent, ce n’est pas spécialement créer ensemble un style nouveau mais plutôt encourager chaque artiste à "parler sa propre langue". Alfred Roller, Koloman Moser, Otto Wagner, Adolf Loos…. marqueront durablement l’art. L’écrivain Stefan Zweig décrit l’atmosphère culturelle de Vienne comme ceci : "A l’intérieur, on sentait qu’elle avait grandi comme le tronc d’un arbre qui ajoute un anneau à l’autre." Et tout cela se passe dans un grand esprit d’ouverture. Vienne accueille les esthétiques de l’Europe entière, sans perdre son âme.

C’est à l’occasion des réunions de La Sécession viennoise que Klimt fera la connaissance d’Alma Mahler. La Sécession veut s’affranchir des exigences du marché. Elle se fixe trois objectifs : offrir aux jeunes artistes d’avant-garde les moyens d’exposer leurs œuvres, inviter à Vienne des artistes étrangers et publier une revue. Et l’idée de base est la suivante : une liberté d’expression totale. Le titre de la revue sera Ver Sacrum, Printemps Sacré.

Le troisième numéro de la Revue est entièrement consacré à Gustav Klimt. Il en réalise d’ailleurs la couverture. Parmi les illustrations, on trouve La Musique 1, sur un poème de Rilke.

Klimt est contemporain de nombreux compositeurs qui étaient aussi en rupture avec l’académisme artistique. Parmi eux, Claude Debussy, avec lequel il a en commun, ses dates de naissances et de mort (1862-1918).

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© Hulton Archive / Getty Images

Le pavillon de la Sécession est bâti selon les dessins de l’architecte Josef Maria Olbrich. Sur le fronton figurent les mots : "A chaque époque son art, à l’art, sa liberté." Le 12 novembre 1898, on inaugure la deuxième exposition de la Sécession. Qui se tient dans le pavillon flambant neuf d’Olbrich. Elle est placée sous la protection de Pallas Athéna. La déesse est représentée sur l’affiche, tirée d’un tableau de Klimt. L’agencement des tableaux est sobre et ils sont placés à hauteur de regard ce qui est assez nouveau à l’époque, où on avait tendance à en exposer beaucoup et parfois jusqu’au plafond.

Klimt présente une petite huile, intitulée Eau en mouvement.

Des femmes, dont les chevelures se déploient parmi les algues d’un vert-bleu, sont emportées par des courants sous-marins. L’ondine rappelle l’Or du Rhin de Wagner. Comme l’écrit Hermann Bahr à propos de Klimt :

Sa main était devenue une baguette magique. Il la faisait glisser doucement le long des contours du monde, jusqu’au moment où, dans un sursaut, elle lui livrait leur essence cachée.

En 1893, Klimt reçoit une nouvelle commande : la décoration du salon de musique du Palais Dumba. Il est chargé de l’aménagement complet de la pièce, y compris l’encadrement des portes, les grilles de chauffages ornées de flammes et de notes de musique, les décorations d’angle… son frère George, l’aide, et réalise les pièces de métal. A cette occasion, Klimt crée une peinture intitulée Schubert au piano.

Dumba était un mélomane averti et comme Klimt, un grand admirateur de Schubert. Dans sa jeunesse, il avait chanté des lieder de Schubert et il avait aussi réuni une collection d’autographes très précieuse. Klimt achète un piano pour bien se pénétrer du sujet.. Sur la toile, Schubert est entouré de trois jeunes filles. Comme l’écrit Serge Sanchez, l’atmosphère de flou, la déclinaison étouffée de tons brins et or donnaient au tableau un air d’irréalité, mais aussi de chaleur et d’intimité. Dans le salon cerné par la nuit, les âmes communient grâce à la musique. Hermann Bahr considérait Schubert au piano, comme le plus beau tableau qu’ait jamais peint un Autrichien.

Programmation :

Franz SCHUBERTLe premier mouvement du Quatuor à cordes n°4 D 46 en ut majeur. Quatuor Modigliani. Mirare 168.

Franz SCHUBERTDer Lindenbaum et Wasserflut extraits du Voyage d’hiver. Matthias Goerne et Christoph Eschenbach. HM 902107.

Anton BRUCKNERLe deuxième mouvement de la Symphonie n°4 en mi bémol majeur. L’Orchestre des Champs-Elysées sous la direction de Philippe Herreweghe. HMC 901921.

Johannes BRAHMSLe premier mouvement du Trio avec piano n°2 en ut majeur opus 87. Renaud et Gautier Capuçon, et Nicholas Angelich. Virgin 724354565328.

Joseph HAYDNLes deux derniers mouvements de la Sonate en mi bémol majeur Hob XVI : 52. Alfred Brendel. Philips 4469262.

Johannes BRAHMSLe deuxième mouvement du Concerto pour violon opus 77. Vadim Repin et l’Orchestre du Gewandhaus sous la direction de Riccardo Chailly. DG 4777470.

Claude DEBUSSYLa Sonate pour violoncelle et piano. Gautier Capuçon et Frank Braley. Erato 93415828.

Maurice RAVEL – Le Concerto pour la main gauche. Pierre-Laurent Aimard et l’Orchestre de Cleveland sous la direction de Pierre Boulez. DG 002894778770.

Richard WAGNERLe Prélude de L’or du Rhin. L’orchestre symphonique de la radio bavaroise sous la direction de Simon Rattle. BR Klassik 900133.

Franz SCHUBERTL’Impromptu opus 90 n°3 en sol bémol majeur. Maria Joao Pires. Universal 48291182.

Production et présentation : Axelle THIRY

Réalisation : Anouck GAUVAIN