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Charles Baudelaire et la musique

“La musique souvent me prend comme une mer !"

Charles Baudelaire, photographié par Nadar © Tous droits réservés

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Le 9 avril, nous célébrerons le 200e anniversaire de la naissance de Charles Baudelaire. A cette occasion, Musiq3 vous propose plusieurs émissions et chroniques consacrées à cet immense poète : une émission Voyages d'Axelle Thiry ce dimanche 4 avril, cinq poème lus du lundi 5 au vendredi 9 avril dans La matinale et une émission A portée de mots autour du livre de Daniel Salvatore Schiffer, "L'ivresse artiste. Gustave Flaubert - Charles Baudelaire".

Baudelaire et la musique

Charles Baudelaire aimait la musique. Il écrivait : “La musique souvent me prend comme une mer !"

Pendant son enfance, Charles Baudelaire n’a pas eu l’occasion d’apprendre la musique. Dans une lettre à son demi-frère, Claude-Alphonse, Baudelaire écrit le 12 juillet 1833, il a alors 12 ans : “ Nous venons de changer de proviseur. On établit une musique militaire au collège, et cela ne va déjà pas mal. Tu dois penser que ces élèves qui jouent de la musique militaire étaient des élèves qui déjà apprenaient des instruments, comme la flûte, la clarinette, le violon ; par conséquent ils avaient déjà quelque habitude de la musique “ . Comme l’écrit George Paczynski dans son essai sur Baudelaire et la musique,  Baudelaire, lui, ne s’est pas familiarisé avec l’écriture musicale. Il n’apprend pas, comme certains de ses camarades de classe, le solfège et il n’étudie donc pas d’instrument. Une vingtaine d’années plus tard, dans la lettre à Wagner du 17 février 1860, le poète souligne qu’il “ne sait pas la musique“ et ajoute aussitôt que son “éducation se borne à avoir entendu (avec grand plaisir, il est vrai) quelques beaux morceaux de Weber et de Beethoven.

On dit que Charles Baudelaire adorait la musique. Parfois, quand il entendait une chanson qu’il aimait, il demandait à quelqu’un de faire noter l’air. Et, comme l’écrit George Paczynski, Baudelaire a le sens de la musique des sons en poésie, sa musique intérieure est régie par le principe fondamental du mouvement. Un tel mouvement a le pouvoir de pénétrer progressivement dans le cœur des hommes jusqu’à leur prodiguer une merveilleuse quiétude. Baudelaire a aussi inspiré de nombreux compositeurs, notamment Joseph Jongen, qui a mis en musique le poème La musique de Charles Baudelaire.  

Baudelaire et le violon

Au mois de mai 1843, Charles Baudelaire qui est alors un jeune homme de 22 ans, s’installe au n°17 quai d’Anjou, à l’hôtel Pimodan, à Paris. Un de ses voisins est aussi un artiste. Fernand Boissard est peintre, poète, musicien, dilettante accompli. Il joue du violon, organise des quatuors, déchiffre Bach, Beethoven, Meyerbeer et Mendelssohn. Baudelaire a-t-il entendu Boissard jouer du violon ? On l’ignore. Baudelaire se laissait parfois inspirer par le son du violon. Il écrivait par exemple :

Le violon déchire comme une lame qui cherche le cœur.

Ou encore, et c’est un fragment de son poème Harmonie du soir, extrait des Fleurs du mal :  

"Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir;
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige."

Pour Charles Baudelaire, la musique représente plutôt des sentiments que des idées. Il écrit dans Les Paradis artificiels : "Beaucoup de gens demandent quelles sont les idées positives contenues dans les sons ; ils oublient, ou plutôt ils ignorent que la musique, de ce côté-là parente de la poésie, représente des sentiments plutôt que des idées ; suggérant des idées, il est vrai, mais ne les contenant pas par elle-même" 

Charles Baudelaire connait Edouard Manet. Il leur arrive certainement de parler de musique. Le poète écrit au peintre : "Mon cher ami, je vous remercie de la bonne lettre que M. Chorner m’a apportée ce matin, ainsi que du morceau de musique". Comme l’écrit George Pazinski, l’auteur des Fleurs du Mal semble bien répondre à une lettre de Manet non datée où l’on peut lire : “Je vous envoie la Rapsodie de Liszt que vous m’aviez demandée autrefois, je l’aurais fait, il y a longtemps déjà, mais ma femme l’avait prêtée et la personne qui l’avait ne pouvait remettre la main dessus, enfin la voilà.“

Baudelaire et Wagner

Charles Baudelaire admire l’œuvre de Richard Wagner. Quand Tannhauser reçoit un très mauvais accueil du public, Baudelaire rédige un article très élogieux sur musique de Wagner. Il a eu un choc lors d’un concert le 25 janvier 1860 et il prend aussi la plume pour écrire à Richard Wagner. Voici des extraits de cette lettre. Baudelaire écrit : "Avant tout, je veux vous dire que je vous dois la plus grande jouissance musicale que j’aie jamais éprouvée…  D’abord il m’a semblé que je connaissais cette musique, et plus tard en y réfléchissant, j’ai compris d’où venait ce mirage ; il me semblait que cette musique était la mienne, et je la reconnaissais comme tout homme reconnaît les choses qu’il est destiné à aimer."

Baudelaire écrit également à Richard Wagner : "Ensuite le caractère qui m’a principalement frappé, ça a été la grandeur. Cela représente le grand, et cela pousse au grand. J’ai retrouvé partout dans vos ouvrages la solennité des grands bruits, des grands aspects de la nature, et la solennité des grandes passions de l’homme. On se sent tout de suite enlevé et subjugué."

Charles Baudelaire ajoute dans sa lettre à Wagner :

"Enfin, j’ai éprouvé aussi, et je vous supplie de ne pas rire, des sensations qui dérivent probablement de la tournure de mon esprit et de mes préoccupations fréquentes. Il y a partout quelque chose d’enlevé et d’enlevant, quelque chose aspirant à monter plus haut, quelque chose d’excessif et de superlatif. Par exemple, pour me servir de comparaisons empruntées à la peinture, je suppose devant mes yeux une vaste étendue d’un rouge sombre. Si ce rouge représente la passion, je le vois arriver graduellement, par toutes les transitions de rouge et de rose, à incandescence de la fournaise. Il semblerait difficile, impossible même d’arriver à quelque chose de plus ardent ; et cependant une dernière fusée vient tracer un sillon plus blanc sur le plan qui lui sert de fond. Ce sera, si vous voulez, le cri suprême de l’âme à son paroxysme."

Charles Baudelaire termine sa lettre à Wagner par ces mots "Une fois encore Monsieur, je vous remercie. Vous m’avez rappelé à moi-même et au grand, dans de mauvaises heures. Je n’ajoute pas mon adresse, parce que vous croiriez peut-être que j’ai quelque chose à vous demander."

Richard Wagner, quand il reçoit la lettre de Baudelaire, devine derrière ces mots un esprit extraordinaire, d’une fougueuse énergie. Le poète n’a pas laissé son adresse mais Wagner la découvre quand même et il invite Baudelaire à se joindre au cercle de connaissances qu’il réunit chez lui le mercredi soir. Il semble bien que Baudelaire se soit rendu à des soirées organisées par le musicien à l’hôtel de la rue Newton. Parmi les compositeurs que Baudelaire apprécie aussi figure Beethoven.

Charles Baudelaire retrouve régulièrement Eugène Delacroix dans son atelier. Ils partagent des conceptions qui sont parfois proches. Ils prônent une certaine forme de romantisme. Charles Baudelaire, dans son salon  de 1846 écrit : "Qui dit romantisme dit art moderne, c’est-à-dire intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l’infini, exprimée par tous les moyens que contiennent les arts." L’atelier de Delacroix est aussi ouvert à d’autres artistes, comme Frédéric Chopin.

Georges Pazinsky écrit : "le sens musical de l’auteur des Fleurs du Mal se manifeste dans sa poésie. Il y a, en effet, une musique du vers propre à Baudelaire qui est un au-delà du verbe. Elle prend sa source dans la conscience humaine."

Baudelaire écrivait : "La Musique creuse le ciel". Le poète admire l’œuvre de Franz Liszt : "Cher Liszt, à travers les brumes, par-delà les fleuves, par-dessus les villes où les pianos chantent votre gloire, où l’imprimerie traduit votre sagesse, en quelque lieu que vous soyez, dans les splendeurs de la ville éternelle ou dans les brumes des pays rêveurs que console Cambrinus,, improvisant des chants de délectation ou d’ineffable douleur, ou confiant au papier vos méditations abstruses, chantre de la Volupté et de l’Angoisse éternelles, philosophe, poète et artiste, je vous salue en l’immortalité."

La musique, autre langue chère aux paresseux ou aux esprits profonds qui cherchent le délassement dans la variété du travail, vous parle de vous-même et vous raconte le poème de votre vie : elle s’incorpore à vous, et vous vous fondez en elle. Elle parle votre passion, non pas d’une manière vague et indéfinie, comme elle fait dans vos soirées nonchalantes, un jour d’opéra, mais d’une manière circonstanciée, positive, chaque mouvement du rythme marquant un mouvement connu de votre âme, chaque note se transformant en mot, et le poème entier entrant dans votre cerveau comme un dictionnaire doué de vie.

Charles Baudelaire 

Programmation musicale

Franz  LISZT - Les deux derniers mouvements du Concerto n°2 en la majeur. Boris Berezovsky & Philharmonia Orchestra sous la direction de Hugh Wolff. AP 2564620442 .

Carl Maria von  WEBER - Le deuxième mouvement du Concerto n°1 en fa mineur pour clarinette et orchestre op 73. Jörg Widmann & l'Orchestre symphonique allemand de Berlin sous la direction de Peter Ruzicka. Orfeo 897151.

Joseph  JONGEN - La musique. Claire Lefilliâtre & l'Ensemble Oxalys.  Musique en Wallonie .

Ludwig van  BEETHOVEN -  Des extraits  du Quatuor à cordes n°7 en fa majeur.  Quatuor Artemis . Virgin 5457382 .

Franz  LISZT - La Rhapsodie hongroise n°15 en la mineur . Arcadi Volodos.  Sony 60893 .

Richard  WAGNER - L'Ouverture de Tannhäuser . L'Orchestre du Gewandhaus sous la direction d'Andris Nelsons . DG.

Ludwig van  BEETHOVEN - Le Premier mouvement de la Sonate n°29 dite " Hammerklavier " en si bémol majeur. Paul Lewis. HMC 90190608.

Frédéric   CHOPIN - Le deuxième mouvement du Concerto en fa mineur . Rafal Blechacz & Royal Concergebouw Orchestra Amsterdam dir° Jerzy Semkow, DG 00289 477 8088.

Henri   DUPARC - L'invitation au voyage. Felicity Lott et l'Orchestre de la Suisse romande sous la direction d'Armin Jordan . AEON 0314 .

Franz  LISZT - Cantique d'amour (Harmonies poétiques et religieuses). Pascal Amoyel . Calliope 9371.

Claude  DEBUSSY - La mort des amants. Sophie Karthaüser et Eugène Asti.  0 HM 902306 .

Jean-Sébastien  BACH - Prélude et Allemande de la Suite pour violoncelle seul n°1 en sol majeur pour violoncelle  BWV 1007 . Jean-Guihen Queyras . HM 901970 

Production et présentation : Axelle THIRY

Réalisation : Anouck GAUVAIN