Voyages

Tous les dimanches de 09:06 à 11:00 sur Musiq3

Plus d'infos

Camille Saint-Saëns

Compositeur globe-trotter

Camille Saint-Saëns © Hulton Archive / Getty Images

Temps de lecture...

Camille Saint-Saëns, dont on commémore cette année le centenaire de son décès, était un véritable globe-trotter. Selon Stéphane Leteuré, il a entrepris 179 voyages dans 27 pays de 1857 à 1921, et cela sans compter ses déplacements en France.

Saint-Saëns voyage en Afrique, en Amérique, en Scandinavie, en Russie, au Moyen-Orient, à Ceylan et Saigon en Extrême Orient. Et bien sûr, il sillonne l’Europe. Saint-Saëns a un esprit curieux, ouvert. Il s’intéresse à tant de choses. C’est évidemment un compositeur fécond, mais il est aussi passionné de mathématiques, d’archéologie, de géologie, d’entomologie, de botanique, de philosophie et d’astronomie. Et il a une attirance irrépressible pour les horizons lointains. Claude Debussy disait de lui "Saint-Saëns est l’homme qui sait le mieux la musique du monde entier". Quant à Camille Saint-Saëns, il confie : "Je vis dans la musique comme un poisson dans l’eau, j’écris de la musique comme un pommier produit des pommes".

L’Algérie, la seconde patrie de Saint-Saëns

Une des raisons des nombreux voyages de Camille Saint-Saëns réside dans sa santé fragile. Il souffre de phtisie. Ses médecins s’inquiètent de sa faible constitution pulmonaire. Ils l’encouragent à fuir les rigueurs de l’hiver et à rejoindre des pays où il pourrait trouver des températures plus clémentes. Saint-Saëns découvre l’Algérie en 1873. C’est une révélation. Il s’enivre du soleil, des couleurs et des senteurs de la Méditerranée. Tout le bonheur du Sud… C’est là qu’il terminera Samson et Dalila. Il était parfois critique envers les interprétations de son opéra. Il disait par exemple "J’aimerais à voir une Dalila hystérique, un Samson illuminé, un prêtre fanatique, seul le vieillard hébreu devrait par son calme faire contrepoids à ces enragés. Au lieu de cela, vous savez ce qu’on donne ! Un Grand Prêtre qui fait le beau, un Samson et une Dalila qui se tiennent à distance respectueuse…"

Camille Saint-Saëns fera de nombreux séjours en Algérie. Le pays est devenu une seconde patrie pour lui. En 1887, il s’installe à Isly, à la porte d’Alger, dans la petite Villa Sintès, située sur la hauteur. Il travaille toute la journée, en face d’un paysage féerique. Il refuse toute invitation à dîner. Ce n’est que le soir qu’il descend, vers la ville, pour se distraire. Il entre dans un café-concert, pour écouter de la musique du pays. En Algérie, Saint-Saëns écrit une petite comédie qu’il dédie à ses amis algérois. Elle s’intitule La Crampe des écrivains. C’est aussi en Algérie qu’il entreprendra, en 1892, son deuxième Trio en mi mineur pour piano, violon et violoncelle. Il écrit : "Je travaille tout doucement à un Trio qui fera, je l’espère bien, le désespoir des gens qui auront la malchance de l’entendre. J’en ai pour tout l’été à perpétrer cette horreur ; il faut bien s’amuser un peu".

Voyage pour fuir la douleur : le scandale Saint-Saëns

Camille Saint-Saëns voyage parfois aussi parce qu’il a un besoin impérieux de se distraire de chagrins trop douloureux. Il y a un épisode étrange dans la vie de Saint-Saëns. Il décide un jour de disparaître, de s’éclipser et de s’en aller loin de la France, sous un faux nom. Voici comment les choses ont commencé. Le 3 février 1875, il a épousé une jeune femme, Marie-Laure Truffot. Il avait 39 ans, 20 ans de plus qu’elle. Ils ont eu deux enfants, mais tous deux sont morts de façon tragique. André est décédé à deux ans et demi d’une chute de la fenêtre de l’appartement. Et quelques semaines plus tard, Jean-François mourrait d’une pneumonie à l’âge de 7 mois. La douleur extrême peut rapprocher ou désunir.

Trois ans plus tard, pendant l’été 1881, Saint-Saëns part avec sa femme en vacances à La Bourboule. Le 28 juillet, il disparaît de l’hôtel sans laisser d’adresse. On croit d’abord à un accident. On le cherche partout dans les environs. Mais après quelques jours, sa femme reçoit une lettre. Saint-Saëns l’avertit qu’il ne reviendra pas. Cela fait scandale dans le milieu musical. La vie de Camille Saint-Saëns est aussi bouleversée à l’automne 1888, par le décès de sa mère, dont il était très proche. Il est dévasté. Il abandonne son domicile et il met ses meubles en dépôt chez le facteur de piano Erard.

Pendant près de 15 ans, il va devenir un éternel voyageur, sans véritable domicile fixe. Le 9 mars 1889, il embarque pour Alger et il y reste jusqu’aux premiers jours du mois de mai. Ce sont de longues semaines d’oubli, de promenades, de lectures, de siestes au soleil. Puis ce sera l’Andalousie, suivie des îles Canaries. Saint-Saëns écrit à un ami qu’il part "chercher au loin, sous d’autres climats, les moyens de se refaire un autre soi-même." Et bien sûr, il se produit aussi, comme pianiste.

"Fichez-lui la paix !"

Comme l’écrit Stéphane Leteuré, au printemps 1890, la presse parisienne s’inquiète de la disparition de Camille Saint-Saëns. Bon nombre de rumeurs circulent sur les motifs de sa fugue. Le compositeur a confié à ses amis Ernest Guiraud et Gabriel Fauré le soin d’encadrer les répétitions de son nouvel opéra Ascanio. Son absence à la première représentation parisienne et aussi à la création française de son opéra phare Samson et Dalila à Rouen motive les journalistes à se mettre sur sa piste.​​​​​​​

Le 5 avril, Henri Rochefort prend sa défense dans un article de L’Intransigeant intitulé "Fichez-lui la paix !". Il dénonce "la chasse à l’homme" dont Saint-Saëns est victime selon lui. Il appelle les journalistes à respecter sa vie privée. Il faut distinguer, dit-il, la vie publique et la dimension privée de la vie d’un compositeur peu soupçonné, à l’inverse du général Boulanger, de fomenter un coup d’État. Il ajoute : "Personne ne peut craindre que Saint-Saëns marche un beau matin sur l’Élysée, à la tête de deux cent mille doubles croches." Entretemps, Saint-Saëns avait rejoint les îles Canaries. Puis Alger. Loin de Paris, il consolait sa tristesse dans l’anonymat. Il avait emprunté le pseudonyme de Charles Sannois.

Le Cinquième concerto pour piano, reflet de l’amour du voyage de Saint-Saëns

En France, certains sont si étonnés des déplacements de Camille Saint-Saens qu’ils se lancent dans des démarches curieuses. La préfecture de police recense les allées et venues du compositeur pendant ses séjours à Paris. Une vingtaine de rapports de police sont rédigés pour signaler l’arrivée ou le départ de Saint-Saëns. Voilà qui devrait donner plus encore l’envie de fuir. Camille Saint-Saëns aime particulièrement circuler en Algérie et en Egypte. Il y séjourne notamment au Caire et à Louksor. C’est dans ce pays qu’il compose son Cinquième concerto pour piano.

Dans le mouvement lent, il glisse un chant d’amour nubien qu’il a entendu sur le Nil et qu’il a noté sur la manche de sa chemise. Saint-Saëns s’enferme dans son hôtel pour écrire ce 5e Concerto qui reflète sa passion des voyages. L’œuvre est d’un exotisme incontestable mais il ne se limite pas à l’Egypte. En l’écoutant, on voyage depuis l’Espagne jusqu’en Indonésie. On entend par exemple un gong parmi les instruments. Ou encore une mélodie orientale accompagnée de stridulations de grillons. Selon Saint-Saëns, le deuxième mouvement est "une façon de voyage en Orient qui va même jusqu’en Extrême-Orient".

De nombreux voyages de Camille Saint-Saëns sont dictés par ses formidables succès musicaux. On l’invite aux quatre coins de la planète. Saint-Saëns tient une position charnière dans le panorama musical français de l’époque. Il s’intéresse beaucoup à la vie artistique de son temps mais il n’adhère à aucune esthétique et il ne s’associe à aucune mode. Il écrit :

Etre passé de mode, pour l’art, c’est le commencement. Où la mode finit, la postérité commence. La musique peut être, si elle le veut, un art de sensation, elle soulève les masses, elle fait délirer les foules. Ce bruit passé, elle se fait statue : immobile et silencieuse, elle reste elle-même. Saint-Saëns est un travailleur acharné.

5 images
Camille Saint-Saëns au piano lors d'un concert donné sous la direction de Pierre Monteux, salle Gaveau, Paris, 1913. © Domaine public

En France, il accepte aussi la proposition de son éditeur Durand de diriger l’édition des œuvres complètes de Jean-Philippe Rameau. 17 volumes seront publiés sous sa direction, un travail fondamental qui restera longtemps la base de toute exécution des œuvres de Rameau. Saint-Saëns commence par les pièces de clavecin.

Camille Saint-Saëns aime rapporter divers souvenirs de ses voyages, par exemple des céramiques, des programmes de concert, des menus de repas, ses propres dessins, une maquette d’une barque provenant du Congo, des diplômes et médailles honorifiques de pays comme l’Espagne ou la Turquie, qui l’accueillent souvent en grande pompe. Il a aussi ramené, un bâton de chef d’orchestre en ivoire sculpté à son nom à Iéna, ou encore, une boîte japonaise à placage d’ivoire achetée à un marchand italien à Port-Saïd en Égypte au bord du canal de Suez. On trouve aussi dans les souvenirs de Camille Saint-Saëns, une feuille morte qu’il a ramassée sur la tombe de Robert Schumann à Bonn.

Camille Saint-Saëns, alias Charles Sannois, marchand de diamants ?

Camille Saint-Saëns passe notamment par le canal de Suez pendant son voyage entamé à la fin de l’année 1890 vers l’île de Ceylan vers l’île de Ceylan. Il fait assurément partie des artistes français qui se sont enthousiasmés pour l’exotisme et l’orientalisme au 19e siècle. Il voyage alors sous le nom de Charles Sannois, dans une cabine de seconde classe. Il vit à l’écart, et le commandant le prend pour un marchand de diamants. C’est quand il se met au piano, sur le bateau, qu’une dame le reconnaît. Sur le bateau, Saint-Saëns discute botanique et astronomie. Il se lie d’amitié avec Louis Jacquet, le directeur du jardin colonial de Saigon. Pendant les escales, il visite Alexandrie et Le Caire, l’isthme de Suez et l’océan Indien. En mars 1891, il revient en Europe, avant de repartir au Caire. C’est là qu’il écrit sa brillante Rhapsodie pour piano et orchestre intitulée Africa. Il confie qu’elle "traînait depuis des années dans sa tête sans qu’il pût la consigner sur papier".

En 1901, Camille Saint-Saëns passe une quinzaine de jours sur la Côte d’Azur puis il se rend à nouveau en Egypte. Il habite près du Caire, dans un pavillon qu’un certain Mohammed Aly Pacha met à sa disposition dans sa propriété près du Nil. Le pavillon est "entouré des eaux du fleuve sacré, rêvant sous les lambris dorés d’un immense salon, surmonté d’une coupole et entièrement décoré dans le style de l’Alhambra de Grenade, avec pour voisins les palmiers, les figuiers de l’Inde et des milliers de Rose." C’est là que Saint-Saëns commence ses esquisses de Parysatis. La musique de Parysatis est un accompagnement de chœurs et de danses. L’instrumentation est fastueuse, avec 20 harpes, 450 musiciens, 250 choristes, pour évoquer la majesté orientale. On en connaît surtout la Fantaisie pour soprano, Le Rossignol et la Rose, que Saint-Saëns a composée dans un café.

69 ans, l’âge de s’installer

A 69 ans, en dépit de sa frénésie de voyages, Saint-Saëns décide enfin de s’installer. Il loue un appartement dans le 16e arrondissement à Paris, mais il continue ses incessants déplacements pour donner des concerts, surveiller les répétitions de ses œuvres, ou se reposer. Saint-Saëns fait encore des tournées triomphales aux USA et en Amérique du Sud. Les concerts, les réceptions, les festivals et les hommages se succèdent. Il confie : "J’ai toujours peur de ne pas voir l’année qui vient, l’hiver me fait peur. Il faudrait que je puisse quitter Paris en octobre et c’est alors que la musique commence et me retient prisonnier. Alors la bronchite me guette. Heureuses hirondelles, qui peuvent courir après le soleil quand il leur plaît ! J’étais fait pour vivre sous les tropiques et j’ai manqué ma vocation." Bien sûr, il retourne en Algérie et c’est là qu’il meurt le 16 décembre 1921 à l’âge de 86 ans. Après une journée tranquille et une partie de dominos avec son domestique, il est surpris par une crise cardiaque.