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Arthur Grumiaux © 2012 Getty Images / Erich Auerbach

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Arthur Grumiaux était un homme d’une grande simplicité et d’une grande générosité. Axelle Thiry nous invite à découvrir quelques moments de vie du grand interprète belge.

Nathan Milstein qui confie : "Arthur Grumiaux était le violoniste que je préférais. Chez lui, j’aimais tout parce que tout était intéressant, chaleureux et vrai. Je l’admirais, pas seulement comme musicien, mais aussi comme violoniste. Sa sonorité était belle, pleine et très expressive. Il savait ménager le son, ce que peu de violonistes savent faire. Ainsi, sa sonorité avait un parfum qui me touchait. Il s’est révélé pour moi un très grand artiste, au sens de quelqu’un qui a une conception de ce qu’il fait, pas seulement dans le domaine musical, mais aussi dans sa vie. Il faut jouer bien, naturellement, mais saluer bien, sortir bien, discuter bien, pas seulement de ce que l’on aime, mais aussi de ce que l’on n’aime pas. Un artiste est quelqu’un qui a un point de vue."

"J’avais sur le nombril une araignée qui ne partait pas et qui était énorme"

Arthur Grumiaux est né le 21 mars 1921 à Villers-Perwin, en Belgique. Arthur Grumiaux est enfant unique. Et le couple de ses parents est fragile. Son père est absent. Et sa mère, Juliette doit beaucoup travailler pour assurer leur subsistance. Elle est souvent à l’extérieur de maison. Arthur Grumiaux racontera plus tard : "Un jour, je me trouvais tout seul dans mon berceau, en train de crier très fort. J’avais sur le nombril une araignée qui ne partait pas et qui était énorme. La porte de la maison était ouverte et ma grand-mère, qui passait à l’improviste, est rentrée. Devant la scène, elle a décidé de me prendre chez elle à quatre kilomètres de mon village natal".

Arthur Grumiaux est élevé par ses grands-parents. Son grand-père a un sens exceptionnel de la musique. Il joue de plusieurs instruments. Comme on peut le lire sur le site de la Fondation Arthur Grumiaux, il raconte au cours d’une émission télévisée : "Je n’avais pas cinq ans, mon grand-père maternel donnait des leçons privées ; et lorsqu’un jeune élève violoniste venait pour sa leçon, je m’arrangeais pour entrer derrière lui dans la pièce en catimini. Je me cachais sous l’escalier et j’avais trouvé deux bâtons à peu près d’égale longueur et je faisais comme tous les enfants peuvent faire, je faisais le geste de jouer du violon. Mais mon grand-père avait remarqué que, si c’était une ronde, je le gardais plus longtemps, une noire, j’allais plus vite, une double croche, encore plus vite, etc.… Alors, il a pensé que j’avais un certain sens du rythme. Il a décidé de m’apprendre les notes. Je ne savais pas encore lire, bien sûr. Trois semaines plus tard, j’étais dans la cour de la maison, assis par terre, et les cloches de l’église sonnaient. Je dis à mon grand-père : "Est-ce que tu pourrais dire le nom des notes de ces cloches ?" – "Non, dit-il, et toi ?" – "Moi, oui, bien sûr !". Il est allé au piano, a joué les notes que j’avais dites et c’était exact. C’est de là qu’est venue l’idée de me faire apprendre le violon, puisque j’avais l’oreille absolue".

Plus tard, Arthur Grumiaux est inscrit au conservatoire Royal de Bruxelles. Il entre dans la classe d’Alfred Dubois, le plus remarquable des violonistes et pédagogues du conservatoire à ce moment-là. Arthur fait les trajets en train avec son grand-père. Et pendant ce temps-là, on travaille, il apprend l’anglais, l’espagnol, et il travaille ses partitions de violon. Arthur Grumiaux obtient notamment le premier prix avec grande distinction de violon et le premier prix avec distinction de musique de chambre. Cela le passionne. Il apprécie la complicité qui peut se créer avec ses partenaires de musique de chambre. Comme l’écrivent Laurence et Michel Winthrop dans le livre qu’ils consacrent à Arthur Grumiaux, avec Clara Haskil, ce sera l’osmose parfaite.

Une maîtrise absolue, totale, tranquille et ferme, qui fait penser à celle de Vieuxtemps

A l’âge de 14 ans, Arthur Grumiaux se produit déjà en concert, avec un succès considérable. La presse ne tarit pas d’éloges. On parle de maîtrise absolue, totale, tranquille et ferme, qui fait penser à celle de Vieuxtemps. Arthur Grumiaux est un musicien incomparable. Il n’oublie pas sa famille. Il est soucieux de rembourser les emprunts qui ont été faits pour lui permettre de se former. Il apprend à négocier ses cachets. Il a notamment suivi des cours avec Georges Enesco. Il lui permet d’approfondir sa connaissance musicale des grandes œuvres. Comme l’écrivent Laurence et Michel Winthropp, quand Arthur Grumiaux cherche à expliquer la structure d’une œuvre, sa ligne directrice, il évoque souvent Enesco. Arthur Grumiaux obtient le prix Vieuxtemps à 17 ans. Quand il joue le concerto de Tchaïkovski, la presse souligne les "intentions inouïes du cœur, qui permettent au nouvel Orphée de trouver et fixer une intonation révélatrice pour chacun des mille sentiments d’exaltation ou d’affliction, où se reflètent les bienfaits ou les amertumes de la vie".

La rencontre avec Clara Haskil

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Arthur Grumiaux et Clara Haskil © Tous droits réservés

Arthur Grumiaux rencontre Clara Haskil à Prades. Il est alors un jeune violoniste dont le talent incandescent est reconnu par tous. Son entente musicale avec Clara Haskil est merveilleuse. Un jour, Arthur Grumiaux envoie à sa femme, la violoniste Amanda Webb, une photo prise lors du festival de Prades. On y voit Clara Haskil jouer au piano et Arthur Grumiaux qui pose les mains sur le clavier et lui indique quelque chose. Au recto, Arthur Grumiaux écrit : "Je prends une leçon de Clara ". Et au verso, Clara Haskil ajoute : " Vous avez bien compris que c’est Arthur qui me donne une leçon. "

Ils réalisent ensemble de nombreux enregistrements, notamment consacrés à Mozart. Arthur Grumiaux confie : "Mozart pose le problème de la simplicité ; or, rien n’est plus difficile que d’être simple. La virtuosité n’est pas pour lui un but en soi, mais un moyen d’expression. Aussi ne recherche-t-il jamais l’acrobatie. Avec lui la tricherie n’est jamais de mise, il faut jouer le jeu franchement. Bien sûr, chaque œuvre recèle ici et là sa réserve d’embûches, quelques traits d’une extrême difficulté, mais jamais ceux d’une superficialité factice qui entraîne les bravos des foules, ce que Mozart appelait les grandes oreilles (les ânes). Chez lui, la virtuosité s’intègre au discours mélodique. Et tant pis pour les peaux de bananes invisibles.

Il y a chez Mozart une dimension latente qui dépasse et sublime une certaine conception de la musique, mais ce sérieux immanent va de soi. Finalement, le secret de Mozart reste la profondeur dans la grâce".

On n’avait pas besoin de se dire un mot. Tout était exceptionnel, spontané.

En 1950, à l’occasion du bicentenaire de la mort de Jean-Sébastien Bach, Pablo Casals réunit des musiciens du monde entier à Prades. Arthur Grumiaux écrit : "Ce matin, j’ai rendu visite à Casals. Je l’ai trouvé délicieux. Il semblait presque affectueux à mon égard. Il m’a dit qu’il regrettait beaucoup que je ne puisse pas rester jusqu’au 7 juillet pour jouer les trios avec lui. Quant à Pablo Casals, il trouve Arthur Grumiaux simplement merveilleux. C’est là qu’Arthur Grumiaux a rencontré Clara Haskil. Il pensait travailler une journée entière avec elle, pour préparer le concert. En réalité, ils s’entendent si bien d’emblée, Clara Haskil et lui, qu’ils ont peut-être joué 45 minutes pendant la répétition, et cela suffisait. Arthur Grumiaux confie : "On n’avait pas besoin de se dire un mot. Tout était exceptionnel, spontané." Arthur Grumiaux adore jouer en trio, en quatuor, pour le plaisir, avec des amis.

 

En 1967, il crée le trio Grumiaux, avec Georges Janzer et Eva Czako. Un des amis d’Arthur Grumiaux, le violoniste Arpad Gerecz, raconte comment les séances de musique de chambre se passaient avec lui : "Il ne disait pas comment il fallait jouer. On jouait. Il fallait trouver le ton juste, se mettre à son niveau, essayer de jouer aussi bien que lui. On jouait tout de suite dans le tempo. Il disait : "Je me sens bien, je crois que c’est le bon temps. Si ce n’était pas le cas, il disait : " Je me sens mal, je ne sais pas." Il n’imposait rien. A certains endroits, il pouvait lui arriver de dire : "Ah ! ici, si je fais comme cela, est-ce que cela vous convient ? Comment fais-tu ? S’il m’arrivait de suggérer quelque chose, il essayait et pouvait dire : oui, d’accord…"

Arthur Grumiaux a un instinct musical extraordinaire. Et devant les micros, c’était la même chose. Arpad Berecz dit que Grumiaux était très à l’aise. Qu’il n’avait pas le trac. Qu’il jouait tout de suite tellement musicalement. Il était tellement intensément présent qu’il n’était pas possible de jouer plus de deux ou trois fois le même passage. Il voulait tout de suite donner une inspiration maximale à l’interprétation. Il détestait les artistes qui jouaient bien, seulement bien, sans respiration, sans imagination. Il avait une liberté naturelle, comme Casals…

Grumiaux pendant la seconde guerre mondiale

Pendant la guerre, Arthur Grumiaux part dans le sud de la France où il est enrôlé comme cultivateur dans une ferme des environs de Toulouse. On est un peu surpris de le voir arriver un violon à la main. Il est si aimable qu’on se démène pour l’aider à trouver des élèves. Quand Arthur revient en Belgique, il participe à la relance d’un quatuor, le quatuor Artis. Il donne des concerts. Il se produit aussi en récital. Un jour, Arthur Grumiaux est convoqué par les Allemands. Ils lui offrent le poste de Konzertmester à Dresde. Bien entendu, il a pris sa décision mais il demande du temps pour réfléchir et il disparaît de la circulation on se cachant chez les uns et des autres. C’est une période difficile. Il habite dans une maison isolée, entre des terrains vagues entre deux blocs d’immeubles occupés par la Gestapo. Le matin de Noël 1944, un certain Walter Legge apporte Arthur Grumiaux la partition du concerto pour violon écrit par Walton. Il a quatre semaines pour l’apprendre et le jouer en première audition à Bruxelles en compagnie de l’Orchestre national de Belgique. Le succès sera très grand. Et le chef d’orchestre Constant Lambert dira : Ce jeune homme est une découverte très importante. Je le place parmi les premiers violonistes d’aujourd’hui. Je vous propose de retrouver Arthur Grumiaux dans une œuvre de Mozart. Eugène Ysaye, qui l’avait entendu jouer Mozart, s’émerveillait, il disait : "Il a joué Mozart comme Mozart aurait joué à cet âge."

Quand l’ambassadeur d’Angleterre entend Arthur Grumiaux jouer, il lui offre un visa pour l’Angleterre. Voilà qui lui ouvre les portes du monde. Et Walter Legge l’aide aussi, en lui offrant une ouverture sur le réseau international des agents de concert et une introduction près des plus grands chefs des plus grands orchestres. Comme l’écrivent Laurence et Michel Winthrop, il a perçu chez Arthur Grumiaux que l’émotion est toujours là, à fleur de peau, si retenue et si présente, mais aussi la poésie. A 24 ans, Arthur Grumiaux est déjà lancé dans une carrière internationale. Il se produit en Angleterre, en Allemagne, un Suisse, en Italie, en Suède, au Portugal, en Tchécoslovaquie, et bien sûr en Belgique. Il joue les grands concertos du répertoire. Avec des programmes parfois très lourds, il lui arrive de jouer trois concertos en un concert, sans compter les enregistrements ! Arthur écrit à sa femme, Amanda Webb pendant ses tournées. Dans ses lettres, il évoque notamment la course contre la montre pour pouvoir travailler ses programmes. Arthur enregistre les jours de concerts. Il écrit à sa femme : "Et crois-moi, c’est intenable. J’ai si peur que tu croies que je ne fais pas l’effort nécessaire pour que ce soit bien. Mais avant de jouer la Sonate de Prokofiev à la BBC, j’avais enregistré depuis 1h30 jusqu’à 5h00. De même la veille : 3h00 de disque et récital le soir. La veille encore, j’ai passé toute la nuit sans dormir sur le bateau et dans le train en venant de Dublin. Tu vois que ce n’est pas tout rose. Pense que depuis neuf jours que je suis ici, j’ai joué neuf fois, en passant deux nuits blanches, ayant été malade sur le bateau. Je suis triste de ne pas t’avoir mieux joué Prokofiev mais tu peux être tranquille que les autres concerts furent très, très bien. Tu me crois n’est-ce pas ? Good night darling. Je t’écrirai plus longuement à ce sujet demain."

Une première tournée américaine

Arthur Grumiaux effectue sa première tournée en Amérique pendant la saison 1951-1952. Il triomphe. On loue, "sa technique impeccable et sans effort, lucide et articulée, même dans les tempi les plus rapides. Le son est chaud, puissant, pénétrant, l’archet extraordinairement maîtrisé". On lit aussi dans la presse : "La beauté archaïque et lumineuse tout autant que l’expression pénétrante de l’Adagio de Mozart ont été rendues avec une clarté et une richesse sonore extraordinaire."

A cette époque, Arthur Grumiaux est salué comme le virtuose de tous les grands concertos. Après un concert, les musiciens de l’orchestre de Boston viennent le féliciter un à un. Ils demandent à leur manager et au chef d’orchestre de l’inviter encore comme soliste. Et la Nasa, lorsqu’elle envoie de la musique de la Terre dans l’espace, choisit une de ses interprétations de Bach. D’après une dépêche d’agence, en 1977, "l’enregistrement de la Partita n° 3 de Bach est compris dans les nonante minutes de musique enregistrée qui font partie des objets déposés dans les fusées Voyager I et Voyager II qui ont été lancées aux Etats-Unis par la Nasa, les 20 août et 1er septembre respectivement, vers les planètes Jupiter, Saturne, Uranus et leurs satellites. Après les observations qu’elles sont chargées de faire, les deux fusées dépasseront, on le sait, le système solaire et continueront leur course pendant un billion d’années".

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Voyager Golden Record ©  NASA Ames

 

Arthur Grumiaux appréciait beaucoup la musique de chambre. Pendant 25 ans, il a été le président d’honneur du Festival de Stavelot. Comme le confie Suzanne Micha, Arthur Grumiaux avait gagné le prix François Prume à 19 ans, ce qui lui avait permis de s’offrir un violon. Il ne l’a jamais oublié et il a tout de suite répondu présent quand Raymond Micha, le fondateur du festival l’a invité. Arthur Grumiaux y invite ses amis, merveilleux musiciens, et il s’y produit plus de 120 fois. Il éprouvait une tendresse amicale pour ce festival. Il arrivait plus tôt, pour s’imprégner de l’atmosphère. Il a écrit dans le livre d’or : " Le festival de Stavelot, c’est le festival de mon cœur. " Après le concert, il était disponible pour la rencontre avec le public, avec une simplicité et une générosité merveilleuses. La prochaine saison du festival de Stavelot sera entièrement dédiée à Arthur Grumiaux. Le festival, après 35 ans, ne l’a jamais oublié et lui est toujours reconnaissant. Et ils font tout pour maintenir son souvenir très vivace, notamment par les exigences de grande qualité sur le plan artistique mais aussi humain.

Programmation musicale

Jean-Sébastien  BACH - Extrait de la Sonate pour violon n°3 en do majeur BWV 1005 . Arthur Grumiaux.  Philips.

Wolfgang Amadeus  MOZART - Le premier mouvement du Concerto n°3 pour violon et orchestre en sol majeur K 216 .  Arthur Grumiaux & l’Orchestre symphonique de Londres sous la direction de Colin Davis. Philips.

Ludwig van  BEETHOVEN - Le premier mouvement de la Sonate pour violon et piano n°9 en la majeur op 47 dite " A Kreutzer ".  Arthur Grumiaux et Clara Haskil . Philips 422140-2 .

Piotr  TCHAÏKOVSKY - Les deuxième et troisième mouvements du Concerto pour violon en ré majeur op 35 . Arthur Grumiaux & New Philharmonia Orchestra sous la direction de Jan Krenz . Philips 442872.

Wolfgang Amadeus  MOZART - Les deux premiers mouvements de la Sonate en mi mineur pour violon et piano K 304. Arthur Grumiaux et Clara Haskil. Philips 42629-2 .

Ludwig van  BEETHOVEN - Le dernier mouvement du Trio à cordes op 9/1 en sol majeur. Arthur Grumiaux, Georges Janzer et Eva Czako. Hanssler 93727 .

Henry  VIEUXTEMPS - Un extrait du Concerto en ré mineur pour violon et orchestre op 31 n°4. Arthur Grumiaux & l’Orchestre des Concerts Lamoureux sous la direction de Manuel Rosenthal.  Philips 4549782 .

Wolfgang Amadeus  MOZART - Le troisième mouvement du Quatuor pour piano et cordes n°2 en mi bémol majeur K 493. William Kapeli, Arthur Grumiaux, Milton Thomas et Paul Tortelier .  Music & Arts .

Johannes  BRAHMS - Le premier mouvement de la Sonate pour violon et piano n°1 en sol majeur op 78. Arthur Grumiaux et Eugène Traey . St-Laurent Studio .

Wolfgang Amadeus  MOZART - Le deuxième mouvement du Concerto n°3 pour violon et orchestre en sol majeur K 216 .  Arthur Grumiaux & l’Orchestre symphonique de Londres sous la direction de Colin Davis. Philips.

Jean-Sébastien  BACH - Un extrait de la Partita en mi majeur pour violon n°3 BWV 1006. Arthur Grumiaux.  Philips.

Production et présentation : Axelle THIRY