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Qui j’aime quand j’aime ? Les passions amoureuses sous la loupe de Lucrèce et Stendhal

La question n’est pas veine : toutes celles et tous ceux qui aiment et ont aimé ou qui sont littéralement tombés amoureux fous ont été traversés au moins une fois par cette question : qui j’aime quand je dis "je vous aime" ? Est-ce l’autre, l’amour ou moi-même ? C’est toute la question que se pose Pascale Seys dans un P’tit shoot de philo.

Lucrèce et l’amour, ennemi du bonheur

Titus Lucretius Carus, plus connu sous le nom de Lucrèce, est un poète philosophe latin du Ier avant notre ère. Il est l’auteur d’une œuvre unique divisée en six parties et qui s’intitule De rerum natura, De la nature des choses. C’est en grande partie grâce à ce traité poétique que l’on connaît la philosophie d’Epicure, à savoir l’épicurisme, dont l’objectif principal est d’atteindre le bonheur, plutôt la paix intérieure ou encore mieux l’ataraxie, à savoir l’absence de trouble.

Si l’on associe souvent le nom d’Epicure ou d’épicurisme au plaisir facile, la réalité est tout autre et bien plus austère. En effet, le bonheur selon Epicure est défini à la négative, puisqu’il s’agit pour lui de l’absence de souffrance. Et ce bonheur épicurien ne peut être atteint qu’en satisfaisant des désirs "naturels et nécessaires". Ainsi l’un des ennemis ultimes du besoin selon les épicuriens, ce sont les plaisirs "non-naturels et non-nécessaires", parmi lesquels on retrouve la passion amoureuse.

Mais revenons à Lucrèce. Si son œuvre unique nous est parvenu, nous ne connaissons pratiquement rien de la vie du philosophe épicurien. La légende racontée par Saint Jérôme en fait la victime d’un philtre d’amour : rendu à demi-fou par le philtre, écrivant son ouvrage dans les intervalles de sa folie, il se serait donné la mort alors qu’il était âgé de 43 ans. Une bien maigre biographie, certainement erronée, mais qui a un petit goût d’ironie, lorsque l’on connaît l’animosité furieuse que portait Lucrèce aux passions amoureuses.

En effet, dans le livre IV de son De rerum natura, consacré aux simulacres créés par nos sens et par l’amour, Lucrèce démontre qu’il faut s’éloigner des passions amoureuses, qui, selon Lucrèce, sont une "aliénation qui conduit à la perte de soi".

"Voilà pour nous Vénus, voilà ce qu’on nomme l’amour,
voilà cette douceur qu’en nos cœurs goutte à goutte
Vénus a distillée, puis vient le froid souci :
que l’aimé soit absent, ses images pourtant
sont présentes, son nom hante et charme l’oreille.
Mais il convient de fuir sans cesse les images,
de repousser ce qui peut nourrir notre amour,
de tourner ailleurs notre esprit et de jeter
en toute autre personne le liquide amassé,
au lieu de le garder, au même amour voué,
et de nous assurer la peine et la souffrance.
À le nourrir, l’abcès se ravive et s’incruste,
de jour en jour croît la fureur, le mal s’aggrave
si de nouvelles plaies n’effacent la première,
si tu ne viens confier au cours d’autres voyages
le soin des plaies vives à la Vénus volage
et ne transmets ailleurs les émois de ton cœur.
Fuir l’amour n’est point se priver des joies de Vénus,
c’est au contraire en jouir sans payer de rançon.
Oui ! la volupté est plus pure aux hommes sensés
qu’à ces malheureux dont l’ardeur amoureuse
erre et flotte indécise à l’instant de posséder,
les yeux, les mains ne sachant de quoi d’abord jouir.
Leur proie, ils l’étreignent à lui faire mal,
morsures et baisers lui abîment les lèvres."

Lucrèce, De rerum natura, IV, 1058-1086

Lucrèce s’emploie à démontrer que l’objet de notre amour n’est que "la projection de qualités imaginaires" et qu’il faut s’en éloigner pour pouvoir atteindre le bonheur tant convoité par les épicuriens, à savoir l’absence de trouble intérieur.

Ne dit-on pas, l’amour rend aveugle ?

Cette projection, cette idéalisation se retrouve également théorisée dans l’ouvrage d’un certain Henri Beyle, plus connu sous le nom de Stendhal. Le célèbre auteur du Rouge et le Noir et de La Chartreuse de Parme, passionné de musique, d’art et de l’Italie, est également l’auteur d’un "essai d’idéologie" intitulé De l’amour.

Dans cet essai, qu’il écrit après avoir été éconduit par celle qu’il appelle Métilde, Matilde Viscontini Dembowski, il s’attache à faire une analyse psychologique et sociologique des passions amoureuses. Et dans cet essai, Stendhal théorise le principe de "cristallisation", qui est, selon Stendhal, un phénomène d’idéalisation, qui consiste à parer le nouvel être aimé de toutes les qualités, qu’elles soient réelles ou imaginaires. C’est comme s’il suffisait à l’amoureux de penser à une perfection pour la voir nécessairement, spontanément et irrationnellement dans la personne dont il est amoureux.

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