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L’ultracrépidarianisme, l’art de parler de ce que l’on ne connaît pas

L’ultracrépidarianisme est un mot savant pour désigner un comportement de plus en plus répandu, notamment sur les réseaux sociaux en cette période de crise sanitaire : ce terme désigne l’action de parler et de donner un avis sur des sujets pour lesquels nous n’avons pas de compétences avérées. Vous avez quelqu’un en tête ? Plusieurs ? Au fond, ne sommes-nous pas tous ultracrépidariens ? Pascale Seys nous en dit plus dans son P’tit shoot de philo.

L’art de parler de ce que l’on ne connaît pas

Aujourd’hui, tout le monde a un avis sur tout. Depuis le début de la pandémie, d’ailleurs, nous avons vu fleurir des messages sur les réseaux sociaux de personnes, qu’elles soient médiatisées ou non, qui commençaient par "je ne suis pas médecin mais…" suivi d’une série d’injonctions ou, en tous les cas, d’une série d’avis divers et variés sur la situation sanitaire. Et il existe un mot ancien pour traduire ce phénomène contemporain : un mot rare et difficile à prononcer sans trébucher, l’ultracrépidarianisme.

Sutor ne supra crepidam !

Ce mot, ultracrépidarianisme, provient d’une locution latine "Sutor ne supra crepidam", qui signifie "Cordonnier, pas plus haut que la sandale !", à savoir, "limite-toi à parler de ce que tu connais vraiment."

L’origine de cette locution se retrouve dans le livre 35 de L’Histoire naturelle de Pline l’Ancien. À travers cette encyclopédie monumentale qui fut considérée comme une référence en matière de science et de technique, Pline racontait une série d’anecdotes, dont une concernant l’ultracrépidarianisme. Dans ce fameux livre 35, Pline raconte que le célèbre peintre Apelle, contemporain d’Alexandre Le Grand, travaillait dans son atelier lorsque son cordonnier, qui en latin se dit sutor, s’était approché de la toile pour lui signaler une erreur dans la représentation d’une sandale, qui se dit "crepida" en latin du mot "krepis" en grec. Le peintre corrigea immédiatement sa toile. Mais le lendemain, le cordonnier, encouragé par son audace, fit d’autres remarques dont une portait sur la manière dont le peintre avait représenté la jambe de l’un de ses personnages, ce qui lui valut la réplique cinglante d’Apelle : "Sutor, ne supra crepidam", qui véhicule l’idée qu’un cordonnier ne devrait pas donner son avis plus haut que la sandale. Une réplique qui est donc devenue un proverbe.

L’ignorance engendre plus fréquemment la confiance en soi

L’ultracrépidarianisme a été décrit en 1891 par Charles Darwin comme le fait que l’ignorance engendre plus fréquemment la confiance en soi que ne le fait la connaissance. Ce phénomène est aussi connu sous le nom d’effet de surconfiance en soi ou encore d’effet Dunning-Kruger, du nom des deux scientifiques qui ont conduit une recherche sur ce sujet.

Un sujet auquel s’intéresse tout particulièrement le physicien et docteur en philosophie des sciences, Étienne Klein, que Pascale Seys a récemment reçu dans son émission La couleur des idées, et qui vient d’écrire deux textes courts dans la collection "Tracts" de Gallimard : "Le goût du vrai" et "Je ne suis pas médecin mais je…", qui questionnent justement la place de la science dans notre société, son rapport avec le politique notamment.

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