Un air de déjà vu

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Serge Gainsbourg et Frederik Chopin : cocktail et vitamines

Un zeste de naïveté, un filet de tristesse. La relation tendre d'un papa et sa fille chérie, un destin en miroir dans la musique de mots qui se ressemblent. 

Il a fait chanter des femmes. Muses, compagnes, amantes, amies... il a écrit pour des chanteuses, et il a fait chanter des actrices. 

Il, c'est Gainsbourg. Elles, c'est Françoise Hardy, Juliette Gréco, Bambou, Isabelle Adjani, France Gall, et les autres...

Parfois, il s'inspirait des artistes qu'il aimait en musique classique. Pour Bardot, le déchirement patriotique de Dvorák. Pour Birkin, la puissance réparatrice de Grieg. Et puis. Pour sa fille chérie, pour Charlotte, il fallait quelque chose d'autre. De plus profond, de plus tendre, mais aussi puissant et ravageur comme peut l'être l'amour d'un père pour sa fille. Et quelle fille... et quel père !

Quand Chopin compose la troisième étude de l'opus n°10 entre 1829 et 1832, il vient d'être diplômé en composition. La révolution arrive en Pologne. Et le jeune Chopin voyage. Vienne, Prague, Dresde, Munich, et enfin Paris, qu'il ne quittera plus. C'est entre le départ de Varsovie et l'établissement à Paris que sont nées les études. Dont la troisième de l'opus 10. Chopin aurait dit qu'après ça il n'écrirait plus jamais quelque chose d'aussi beau. C'est vrai qu'elle est très jolie. Sous-titrée "Tristesse", elle devient populaire dans les années 30. Un texte est écrit sur sa mélodie, pour un film allemand, au même moment où le réalisateur belge Albert Valentin écrit sur la même musique un texte en français pour son film La chanson de l'adieu.

Si vous n'avez entendu parler ni de l'un ni de l'autre, ça ne fait rien. Gainsbourg non plus ne s'est pas attardé sur ces versions-là, mais bien sur celle d'une certaine Suzanne d'Astoria... Une musicienne oubliée, injustement méconnue, car c'est elle qui, en 1924, adapte et arrange la musique de cette étude de Chopin, dans un poème hommage, tiens tiens, aux martyrs de la Pologne. Et ça, Gainsbourg le savait.

Et maintenant, revenons à nos moutons, ou plutôt à nos agrumes... Un zeste, inceste.. C'est sur ces sonorités cousines que jouent la chanson de Serge Gainsbourg. Pour chanter en duo avec sa fille de 12 ans, il a mêlé un brin de provocation, une pincée d'amour-fusion... Le fruit défendu, c'est le citron. Le citron naïf qui affiche sa couleur vive. Et le citron acide : quand on le croque, ça pique. Ça pique comme la vidéo de la chanson. L'image de ces deux-là à moitié nus sur un lit est faite pour le scandale. Les mots qu'on a mis dans la bouche de Charlotte dérangent, elle chante l'amour qu'ils ne feront jamais ensemble. Mais avec sa voix fluette, portée dans des suraigus mal assumés, elle crève déjà l'écran. Même quand il voulait choquer, Gainsbourg n'oubliait ni la grâce ni la culture. Le papa sur le déclin a ouvert un chemin à sa fille. A sa manière, la manière inoubliable. Et ça a marché. Aujourd'hui, la fille est une très belle artiste, et la chanson, elle, est restée dans nos oreilles.

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