Un air de déjà vu

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Nina Simone et Verdi : Les goûts et la couleur

Chassez le destin, il revient au galop ! C'est l'histoire de femmes légères et jouissantes, punies par le destin et écrasées par la maladie... Et puis l'histoire d'une femme, artiste puissante et talent unique, dont la peau freinait certains destins.

Si on voulait traduire littéralement le mot "Traviata" en français, ce serait, la "tordue", la "déviée", ou la "dévoyée". C'est le titre de l'opéra et le surnom de l'héroïne de Verdi, la courtisane Violetta, qui ne vit d'abord que pour le luxe et les plaisirs, provoquant et niant à la fois sa maladie... jusqu'à ce que l'amour la change. Sauf qu'à la fin c'est l'amour qui change, et qui l'abandonne à un sort aussi affreux que tragique. C'est l'oeuvre lyrique populaire par excellence, et dans l'air célèbre, "Addio del passato", Violetta se meurt sans avoir revu son Alfredo...

La Dame aux camélias et Manon Lescaut à la source

Cette courtisane, qui renonce à la vie tapageuse pour son chéri, et ce chéri, le bel Alfredo, portaient avant Verdi des prénoms bien français. Ils sont en fait Armand Duval et Marguerite Gauthier sous la plume d'Alexandre Dumas fils, dans sa célébrissime Dame aux camélias... Le livre a sans équivoque inspiré l'opéra, et la mort pathétique de Violetta fait écho au sort de Marguerite.

C'est donc l'histoire de femmes légères et jouissantes, punies par le destin et écrasées par la maladie... le féminisme, de toute évidence, n'est pas encore passé par là... Et pourtant, la vraie histoire vient d'encore plus loin, d'un roman du XVIIIe siècle - Manon Lescaut – dans lequel les rôles sont inversés. Car chez l'Abbé Prévost, c'est le garçon qui quitte son train de vie démoniaque pour suivre sa belle très loin. Dans tous les cas, le point commun, c'est que ça se termine mal ...

Nina Simone, le rêve du classique

Quand elle était petite, ses parents n'ont pas pu s'asseoir au premier rang de son tout premier récital, parce qu'ils étaient noirs. La future Nina Simone, qui s'appelait encore Eunice Waymon, en a conçu une rage contre les injustices qui l'a menée très loin dans le militantisme. Elle a changé de nom pour son premier contrat de chanteuse dans un restaurant, parce qu'on lui demandait du jazz, du blues,.. de la musique considérée comme diabolique par sa famille très croyante. Il ne fallait donc pas qu'on risque de lire son vrai nom sur une affiche. Si Nina Simone avait eu le choix, si elle était née blanche, ou encore mieux, dans un monde qui ne méprise pas les noirs, elle aurait joué du classique. C'était son rêve, devenir la première pianiste classique noire reconnue d'Amérique.... Elle a réalisé une partie de ce rêve en devenant la première artiste noire à se produire à Carnegie Hall... une victoire teintée de déception... parce qu'elle aurait aimé pas seulement y jouer, mais y jouer du Jean-Sébastien Bach...  Au lieu de ça, elle y a chanté ses chansons, mais elle a chéri toute sa vie l'héritage de délicatesse, de virtuosité et d'inspiration apportée par sa formation pleine de Bach mais aussi de Liszt, Debussy, Mendelssohn.. et sans doute d'une touche de Verdi.

La chanson de Nina Simone est donc née sur la mélodie "Addio del passato" de La Traviata. C'est la fin, quand elle abandonne le jeu et s'apprête à mourir, seule et sans amour..  La mélodie a été immortalisée entre autres par Maria Callas, une autre inexprimable, une autre qui a vu l'amour et la santé la quitter après avoir vécu les plus brillants sommets... Drôles de destins croisés que ceux de ces femmes-là, drôles d'histoires écrites et d'histoires vraies au parfum de camélias. Une fleur douce et parfumée, délicate au dehors, mais ancrée dans la terre par des racines épaisses et fortes. Addio del passato, c'est l'adieu au passé. Mais le passé est un boomerang. Il tourne et il revient, sans se lasser, au fond de nos oreilles.

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