Un air de déjà vu

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Léo Ferré et Beethoven : Ludwig, t'es sourd ou quoi ? 

L'anecdote crée parfois l'Histoire. Léo Ferré aimait la musique, et la musique, c'est du sérieux. Mais le sérieux sans humour, c'est comme la lourdeur sans la légèreté : on ne reconnaît pas l'une si on n'a pas rencontré l'autre. Une partition, deux humeurs, et des sens de la vie reliés par leurs divergences.

La petite histoire prétend que ça s'est passé comme ça : un certain Monsieur Dembscher devait de l'argent à Beethoven, et le compositeur vint les lui réclamer. “Muss es sein ?" ("le faut-il ?”) soupira M. Dembscher, et Beethoven répondit : “Es muss sein!" ("il le faut ! Sortez votre portefeuille, cher monsieur !"). Puis il aurait écrit ces mots avec une mélodie dans son carnet, et aurait composé sur ce motif une petite pièce pour quatre voix.

Un an plus tard, le même motif revient, dans le quatrième mouvement du dernier quatuor de Beethoven, l'opus 135. Mais là, il ne pense plus du tout à son porte-monnaie et les mots “es muss sein !” prennent pour lui une dimension de plus en plus solennelle et métaphysique. Les questions d'argent, ça compte, bien sûr, mais le sens des choses, l'universalité, sortir du bavardage et faire parler la musique...  C'est autre chose. Tout le rapport au devoir et à la contrainte prennent corps dans cette oeuvre. Alors “Es muss sein !” n'est plus du tout une historiette financière, mais apparaît dans une partition qui porte le titre "la décision gravement pesée". La légèreté est anecdotique. La vraie vie est un poids métaphysique.

Ce dernier mouvement est l'un des plus glorieux jamais écrits par Beethoven. Pour l'interpréter, on ne peut qu'imaginer des choses au fil des indices laissés dans la musique. Quelques notes nous promènent de la légèreté à la lourdeur, de la plaisanterie à la fatalité. Une fatalité qui habite l’artiste au quotidien. En combat éternel contre lui-même et ses humeurs, ses amis et ses détracteurs, sa sensibilité extrême et sa voisine directe, la violence.

Un état d'esprit analogue doit habiter Léo Ferré quand il écrit Muss es sein, Es muss sein. Le titre n'est pas choisi au hasard et pour lui, c'est une période d'intensité mais de doute. Son amour pour la musique classique l'a décidé à conduire des orchestres en public. Il se lance. Il dirige la cinquième symphonie de Beethoven, qu'il adore. Il remplit la salle tous les soirs. C'est ce qu'il voulait, c'est ce qu'il veut : amener la musique dans la rue, la descendre de son piédestal et l'offrir aux gens, mais les obstacles sont nombreux, les réticences aussi, et certains critiques, impitoyables. Sans compter l'époque, qui est la politique. Mai 68 n'est pas loin, et le public a des aspirations, des revendications mais Ferré, sur ce coup-là, refuse d'y répondre. Il veut la musique, et juste la musique.

Dans cette chanson, les paroles de Léo Ferré, esprit rebelle à la face du monde, glorifient la musique mais s'en prennent à Ludwig. S'en prennent à l'artiste insoumis et coléreux, coupé du monde. Nous, dit-il, c'est dans la rue qu'on la veut la musique, et elle y viendra. A bas les hauts panaches, à bas les palais lustrés et les salons de haute société. Cela doit être et cela sera.

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