Un air de déjà vu

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Henri Salvador et Verdi : Juanita à l'opéra 

C'est l'histoire d'une cantatrice qui voulait être bananière (ou l'inverse)... C'est l'histoire d'un père qui ne voulait pas que sa fille chante à l'opéra (ou peut-être que oui). Ou un peu les deux.

C'est peut-être un peu douloureux mais c'est ainsi, la musique populaire recycle parfois de manière surprenante... ou inquiétante certains airs du répertoire. Et l'air dont on parle ici, ce n'est pas grand chose, c'est "juste" du Verdi. Mais bon, on ne va pas intenter un procès moral à Henri Salvador, puisque c'est lui le responsable - la chanson qu'il commet en 1966 est ouvertement humoristique, elle existe pour faire rigoler, et elle n'a strictement rien à voir avec l'aria "Caro Nome", de Rigoletto, à laquelle la mélodie est empruntée. A l'opéra, cela parle d'amour et d'un nom chéri qu'on voudrait répéter jusqu'aux cieux. Rigoletto, c'est l'histoire d'un bouffon triste qui veut protéger sa fille des séductions et des dangers, et qui finit par la perdre. Dans la chanson, il est question d'une fille de bananier qui voudrait devenir chanteuse d'opéra, et c'est l'histoire d'un père qui ne croit pas au talent de sa fille, mais qui finit par la rejoindre une fois célèbre, pour écrire des chansons avec elle.

On pouvait difficilement trahir davantage une intention de base.

La chanson de Salvador porte ce titre délicieux "Juanita Banana" et c'est la traduction d'une chanson anglaise du groupe "The Peels" (elle-même humoristique et déglinguée, bien sûr). Alors, évidemment c'est fait exprès, Henri Salvador avait créé deux ans plus tôt son label "Rigolo" et sorti Zorro est arrivé, Le travail c'est la santé, et toutes sortes de chansons dans cette veine comique.

Mais dans ce gentil massacre, arrêtons-nous un instant quand même sur la voix qui chante la mélodie. Cette voix, c'est un pur témoignage des années 60. Dans ces années-là, les choristes sont des chanteuses. Des vraies chanteuses. Qui connaissent les classiques, qui savent lire la musique, et qui ont le talent polymorphe de l'interprétation.

Cette voix, c'est celle de Janine de Waleyne. Cela ne vous dit rien ? Et pourtant, si vous êtes un peu féru de chanson française, vous l'avez entendue dans de magnifiques duos avec Jacques Brel et Boby Lapointe, et aussi dans des chansons de Gilbert Bécaud, Sheila, Jean Ferrat et beaucoup d'autres. En 1974 sur l'album de Léo Ferré "L'espoir", c'est elle qui l'accompagne sur plusieurs chansons, sa voix est un instrument sublime, son interprétation est magique.

Rarement créditée sur les disques, et parfois avec des fautes dans son nom, Jeanine de Waleyne est reconnue de son vivant comme un talent extrême, les auteurs exploitaient sa faculté de tout interpréter, tout chanter, intelligente, émotive et drôle. Elle est pourtant morte en 1987 dans la plus pure indifférence médiatique. Que cette petite chronique soit donc une occasion de la saluer et de rendre à César les lauriers empruntés à Verdi. 

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