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Gainsbourg/Deneuve et Chopin : Chronique d'une épaule amicale sur fond de défilé à l'anglaise

Fidèle à lui-même, Gainsbourg puise dans Chopin pour écrire "Dépression au-dessus du jardin". Mais la mélomanie n'est pas la seule responsable ; sa déprime y est pour beaucoup, et la gaucherie du coeur ne se travaille pas à la main gauche du piano. Chronique d'une épaule amicale sur fond de défilé à l'anglaise. 

Soyons fous et partons au siècle romantique. Entre 1829 et 1832, Chopin compose son opus 10. L'opus 10, ce sont des études. Des partitions d'entrainement en quelque sorte, qui doivent aider le musicien à développer sa technique. Une fois la technique maîtrisée, la porte est ouverte à la virtuosité, pour les pièces dont la beauté musicale réside aussi dans le défi technique. L'étude pour clavier existait avant Chopin, mais il a été le premier à combiner la profondeur musicale à l'intérêt technique. Les études de Chopin contiennent en germe tous les développements en matière d’harmonie, de modulation et elles révolutionnent la technique des doigts.

L'étude n°9 est réputée pour son travail coriace de la main gauche, dont elle développe la souplesse du poignet et des doigts. D'après les pianistes en tout cas, dans cette étude c'est l'extension exigée de la main qui est difficile : la main gauche accompagne le chant soutenu de la main droite.

Fidèle à lui-même, Gainsbourg se tourne vers Chopin pour composer "Dépression au-dessus du jardin". Mais cette fois, la mélomanie n'est pas forcément la seule raison. Le chanteur a lui-même deux mains gauches, un cerveau gauche, un cœur gauche, dans les suites du départ de Jane Birkin. Elle est partie, la petite britannique, elle a filé à l'anglaise, et le disque "Souviens-toi de m'oublier" est une déclinaison du vocabulaire de la déprime, et souvent en franglais dans le texte.

Le disque, où Gainsbourg abattu se repique parfois lui-même, est une forme de promenade consolatrice épaulée par Catherine Deneuve dans le rôle de la meilleure copine. En 1981, ils viennent de tourner le film "Je vous aime" et ils se sont bien entendus. Alors que Serge n'est plus que l'ombre de Gainsbarre, il suscite l'empathie de la blonde et lumineuse Catherine, qui soutiendra l'artiste sur son chemin de croix sentimental.

La chanson "Dépression au-dessus du jardin" aurait pu exister seule, n'être qu'un îlot surnageant sur l'océan de la rupture. Elle fait finalement partie d'un tout, celui où le chagrin s'étale, sur la plus longue tartine possible, jusqu'à dissolution intégrale des larmes.

Le texte de Gainsbourg pour autant, est une petite perle poétique. Très peu de mots, juste les quelques phrases nécessaires pour exprimer ce qui n'est plus. La voix maladroite de Catherine Deneuve, les erreurs sentimentales de Serge Gainsbourg, se travaillent à la main gauche et avec Chopin dans l'étude n°9 de l'opus 10. Un opus, en passant, dédié à Franz Liszt, un autre grand amoureux. Avec un souhait peut-être, celui que les talents du cœur s'alignent un jour avec ceux de l'écriture. Un murmure qui aujourd'hui arrive jusqu'à notre oreille gauche, et jusqu'à la droite.

 

L'histoire d'une chanson

"Dépression au-dessus du jardin" est une œuvre signée de l'auteur-compositeur Serge Gainsbourg qui l'interprétera lui-même en 1986, l'année de la sortie de son film "Charlotte for ever" où l'on y retrouve d'ailleurs cette chanson en version instrumentale dans la bande originale. En réalité c'est Catherine Deneuve qui l'enregistre en premier en 1981 sur son album "Souviens-toi de m'oublier". Il y aura aussi la version Jane Birkin en 1996. Fanny Ardant en 1987 y apporte une touche personnelle en l’interprétant.

L’actrice apparaît très peu en tant que chanteuse, il y a eu en 2012 un duo avec Véronique Sanson "Amoureuse" et récemment ce dernier duo enregistré sur l’album d'Alex Beaupain intitulé "Baiser tout le temps".

Souviens-toi de m’oublier sort en 1981 et témoigne de la relation amicale qu’ont vécue les deux personnalités suite au film " Je vous aime ". La bande originale de cette œuvre, composée par Gainsbourg, donnera naissance à " Dieu est un fumeur de havanes ", une chanson exceptionnelle chantée en duo. Deneuve sera d’ailleurs une des rares personnes à soutenir fortement le compositeur, complètement déprimé après sa rupture difficile avec Jane Birkin ; lui qui buvait beaucoup, boit encore plus et s’enferme dans son personnage de Gainsbarre. Pour s’occuper un peu, il décide donc de remercier à sa façon l’actrice en lui composant un album. Gardons en tête que le disque est donc aussi le témoignage d’un Gainsbourg usé, déprimé et peu inspiré.

Dès la première écoute, on comprend directement un des premiers gros problèmes : la voix. Si Gainsbourg s’en était bien sorti avec Brigitte Bardot, Jane Birkin et n’allait pas tarder à révéler Isabelle Adjani musicalement, on ne peut pas dire qu’il ait visé juste avec Catherine Deneuve. Le spécialiste des chansons pour actrices doit ici limiter les mélodies au timbre très juste de l’interprète et ça s'entend très vite. En particulier sur " Dépression au-dessus du jardin ", la seule à bénéficier d’une véritable mélodie. Inspiré d’une étude de Chopin, c’est le seul morceau réellement bon de l’album, qui aurait clairement pu devenir un classique s'il avait été interprété autrement (il le sera quelques années plus tard). Le reste n’est qu’un amas de mélodies ridicules et de paroles paresseuses.

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