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Art Sullivan et Fauré : Une chanson se pavanait…

Art Sullivan et Fauré : Une chanson se pavanait...
Art Sullivan et Fauré : Une chanson se pavanait... - © Tous droits réservés

Jolie voix et gueule d’amour… Art Sullivan, l’homme à la célébrité improbable et incontestable. Symbole d’une génération, il est notre petit-cousin belge de cœur, mais aussi, de souche, celui de la reine. Chronique d’une chanson " de cour ", écrite (qui sait) sur un coin de nappe, le jour du mariage.

Marc Liénart van Lidth de Jeude est un jeune des années 70 et il adore le chanteur Christophe. Il l’aime tellement qu’il décide de s’occuper de son fan club en Belgique. Et puis un beau jour qu’il s’occupait du fan club de Christophe, le chanteur Hervé Vilard passe par Bruxelles avec son producteur, qui flaire en lui le parfum d’un nouvel interprète. Un essai studio est programmé. Un succès phénoménal allait suivre. Art Sullivan était né.

Entre 1972 et 1978, Art Sullivan vend plus de 10 millions de disques. Dix millions de disques. En France, en Belgique, mais aussi au Portugal et en Amérique latine où il est une véritable idole. Pour ces dix millions d’acheteurs, Art Sullivan incarne la jeunesse, il leur rappelle leurs souvenirs. Ils vont au concert comme on feuillette un album photo. Il est devenu le symbole de toute une génération.

Pour Gabriel Fauré, ça ne s’est pas du tout passé comme ça. Sa notoriété à lui a grandi dans l’intimité des salons parisiens. Au XIXe siècle, c’est là que tout se passe. Fils d’une famille provinciale, voué à la musique religieuse, il est introduit dans le monde par le maître et ami Camille Saint-Saëns. Petit dernier de la lignée romantique, Fauré est né 17 ans avant Debussy et 30 ans avant Ravel. Il aurait pu être un bon petit musicien conventionnel du XIXe, mais il n’en sera rien. Discrétion, formation académique n’ont pas empêché son esthétique propre d’éclater : avec ses mélodies marquantes, ses harmonies subtiles et complexes, il marche en plein dans la modernité.

La Pavane, Gabriel Fauré la dédie à la comtesse Greffulhe. Une belle femme, passionnée par les arts – littérature, peinture, poésie et musique. Fauré est peut-être un peu amoureux. Cette musique est une Pavane. Une danse lente, presque une marche, au caractère lourd et solennel. Se pavaner, c’est aussi marcher, avec orgueil et fatuité, montrer ses beaux habits, sa belle allure, marquer son rang.

En 1999, Art Sullivan écrit sur cette pavane son "Ode à Mathilde". Dédiée à la reine des Belges, et composée pour son mariage avec Philippe. Pour Mathilde, qui est aussi une lointaine cousine d’Art Sullivan, la chanson ironise le frisson d’amour insufflé au pays par cette union, se gausse des bienfaits pacifistes du mariage royal, et persifle gentiment l’effet rassembleur de l’événement. Le texte ne laisse rien paraître de tout ça, il pourrait aussi sonner comme un hommage sincère. Mais il se pavane tellement, cet hommage, avec de si grands mots dans de si grandes phrases, qu’on a vraiment du mal à l’écouter d’une oreille innocente.

Après cette éraflure malicieuse aux photos de mariage, on se dit qu’Art Sullivan a dû avoir le choix entre demander l’asile politique au Portugal et commettre une sorte de rétractation. Toujours est-il qu’en 2004, sur le disque "On me dit que je suis fou", il a remis le couvert dans la chanson "Il est là". Sur la même Pavane de Gabriel Fauré. C’est exactement la même chanson, mais avec d’autres paroles sur un sujet totalement différent… Et soudain, Ode à Mathilde devient un disque presque introuvable. Presque !

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