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© Boris Roger Viollet via Getty Images / Roger Viollet via Getty Images

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Le groupe des Six, groupe de compositeurs français du début du vingtième siècle s’étant positionnés contre l’impressionnisme et le wagnérisme. Clément Holvoet nous propose une plongée dans le monde de ce groupe de compositeurs, et nous présente chacun de ses membres.

Si l’on en croit Jean Cocteau, autour duquel le Groupe s’est constitué, on peut dater la création du Groupe des Six à 1916 environ. Nous sommes à Paris, pendant la Guerre, et six compositeurs se rassemblent, en général le samedi, ils composent ensemble et invitent aussi d’autres artistes à leurs réunions, peintres, musiciens, chanteurs ou écrivains, comme Raymond Radiguet. Dans ce groupe des Six, il y a Darius Milhaud, qui prête son domicile pour l’occasion, Arthur Honegger, Francis Poulenc, Louis Durey, Georges Auric et Germaine Tailleferre.

Germaine Tailleferre

En cachette de son père, Germaine Tailleferre entre au Conservatoire de Paris en 1912, et c’est là qu’elle rencontre Milhaud, Auric et Honegger. Elle deviendra ensuite l’amie de nombreux jeunes gens qui deviendront les artistes que nous connaissons, tels que Guillaume Apollinaire, Fernand Léger puis plus tard de Pablo Picasso et Amedeo Modigliani. C’est par leur intermédiaire qu’elle rencontre Poulenc et Durey. Le Groupe des Six était au complet.

Germaine Tailleferre travaillera ou se liera d’amitié avec un très grand nombre de personnalités de l’époque. Elle se formera assidûment à la composition et à l’orchestration auprès de Maurice Ravel, par exemple, pendant près de 10 ans.

Sa vie sera riche en rebondissements, elle habitera New-York pendant un certain temps, fréquentant Charlie Chaplin, puis de retour en France, aura des commandes d’œuvres par Paul Valéry et de Paul Claudel.

Pour autant, elle restera très modeste tout au long de sa longue vie, elle décède à l’âge de 93 ans en 1983, et doutera toujours de son talent comme compositrice, estimant faire de la musique gaie et légère, ce dont elle se sentait fière. Elle composait car cela l’amusait, et ses œuvres ont été créées ou dédiées à de grands noms de la musique comme Marguerite Long, Jacques Thibaud, Alfred Cortot ou encore Georges Enesco.

Son ami du Groupe des Six, Darius Milhaud disait d’elle : "C’est une délicieuse musicienne, qui travaille lentement et sûrement. Sa musique a l’immense mérite d’être sans prétention, cela à cause d’une sincérité des plus attachantes."

Georges Auric

Le Groupe des Six est fondateur pour Georges Auric, car chacun compose et conserve son style personnel, mais tous se nourrissent des savoirs et esthétiques des autres.

Tout commence par l’amitié entre Arthur Honegger et Georges Auric, qui se rencontrent juste avant la guerre. Auric côtoie Maurice Ravel puis se forme à la composition auprès de Vincent d’Indy. Ses fréquentations sont de haute voltige : Jean Cocteau bien sûr, puis Stravinsky et Erik Satie, notamment, qui cherche à le rencontrer après qu’Auric a, à 14 ans seulement, écrit un article sur lui.

Une fois inclus dans le Groupe des Six avec son ami Honegger puis Poulenc, Milhaud, Germaine Tailleferre et Louis Durey, ils composent ensemble et donnent des concerts dans les ateliers de Matisse ou de Picasso mais aussi ailleurs en France et en Belgique. Le groupe en tant que tel perdure jusqu’en 1923, année du décès de leur ami commun, l’écrivain Raymond Radiguet.

Le Groupe des Six avait trouvé son nom grâce à Henri Collet, critique de la revue Comoedia, en miroir du Groupe des Cinq, compositeurs russes romantiques parmi lesquels Borodine et Nikolaï Rimski-Korsakov.

Vous connaissez sans doute sans le savoir la musique de Georges Auric. Si ses Doubles jeux pour deux pianos, ses Cinq Bagatelles, pour piano à quatre mains, ou encore sa musique pour la comédie-ballet de Molière “Les Fâcheux” sont moins connus, sa musique de film, en revanche, est bien plus connue. Il est, en effet, l’auteur de la musique de grands films à succès en France et même aux USA, tels que La Belle et la Bête (1946) et Orphée (1950) de Jean Cocteau, Moulin Rouge (1952) ou encore Notre-Dame de Paris de Jean Delannoy mais également La Grande Vadrouille de Gérard Oury.

Louis Durey

Ce membre du Groupe des Six est qui quittera le groupe en 1921, alors qu’il en était l’aîné. Comme tous les membres du Groupe, il a des fréquentations passionnantes, l’époque et le lieu s’y prêtaient : les poètes Paul Éluard, Louis Aragon, Guillaume Apollinaire et Max Jacob, mais aussi Fernand Léger, Braque et Picasso.

C’était le plus discret et le plus réservé du Groupe des Six, le plus âgé aussi, il sort diplômé en 1908 des Hautes Études commerciales à Paris. Il se forme un peu à la composition, notamment à la Schola Cantorum, comme plusieurs de ses amis des Six, mais c’est surtout en autodidacte qu’il apprendra à écrire de la musique. On lui doit, entre autres, la reconstitution des polyphonies de Clément Janequin et de la musique de François-Joseph Gossec, compositeurs français des XVIIIe et XIXe siècles.

Durey disait du Groupe des Six : "c’était un groupe de jeunes musiciens unis par l’amitié et qui avaient pris l’habitude de se retrouver régulièrement et de donner ensemble des concerts de leurs œuvres, chacun gardant sa propre originalité.”

L’Album des Six est un album de pièces pour piano, l’une des rares œuvres écrites par tout le Groupe des Six, au complet. Chaque pièce de l’album est écrite par un membre : Prélude (Auric), Romance sans paroles (Durey), Sarabande pour piano (Honegger), Mazurka (Milhaud), Valse (Poulenc), Pastorale (Tailleferre). L’autre exemple d’œuvre commune est le ballet "Les Mariés de la tour Eiffel", œuvre collective sur un texte de Jean Cocteau, avec des musiques de Francis Poulenc, Georges Auric, Darius Milhaud, Arthur Honegger et Germaine Tailleferre, créée le 18 juin 1921 au théâtre des Champs-Élysées, mais le seul qui n’y participe pas, c’est Louis Durey.

Il a été un fervent résistant durant la Seconde Guerre Mondiale, et qu’il est, dans les années 1950, Secrétaire général de la "Fédération Musicale Populaire et Vice-président de l'"Association française des musiciens progressistes". Son œuvre contient plus de 100 numéros d’opus et touche à tous les styles.

Arthur Honegger

Arthur Honegger naît au Havre en 1892 et entre au Conservatoire de Paris vers l’âge de 19 ans. Il y rencontre Jacques Ibert et Milhaud.

Il attache une grande importance au progrès et à la société nouvelle, c’est pour cette raison qu’il compose beaucoup, dans des styles très différents et tous azimuts. Il écrit de la musique de chambre, des ballets, des opéras, des oratorios, des symphonies, des concertos, des chansons, tout aussi bien que de la musique pour le théâtre, le cinéma et la radio. Il est très inspiré par Igor Stravinsky, et comme certains de ses amis du Groupe des Six, il passe de la tonalité à la musique atonale ou même polytonale en refusant de s’inscrire dans un seul style ou une seule école :

“Je n’ai pas le culte de la foire, ni du music-hall, mais au contraire celui de la musique de chambre et de la musique symphonique dans ce qu’elle a de plus grave et de plus austère. J’attache une grande importance à l’architecture musicale, que je ne voudrais jamais voir sacrifiée à des raisons d’ordre littéraire ou pictural. J’ai une tendance peut-être exagérée à rechercher la complexité polyphonique. Je ne cherche pas, comme certains musiciens anti-impressionnistes, un retour à la simplicité harmonique. Je trouve, au contraire, que nous devons nous servir des matériaux harmoniques créés par cette école qui nous a précédés, mais dans un sens différent, comme base à la ligne et à des rythmes. Bach se sert des éléments de l’harmonie tonale comme je voudrais me servir des superpositions harmoniques modernes.”

Septembre 1920.

Grand pessimiste, Arthur Honegger cherche à écrire une musique vraie, proche du réel, de son temps, à dire quelque chose, à transmettre un message ou une idée. L’émotion n’est bien sûr pas absente de son œuvre, notamment dans des œuvres religieuses, ce qui explique le succès de son spectacle Jeanne d’Arc au bûcher, par exemple, dont le livret est de Paul Claudel, et ce dès sa création à Bâle en 1938. Il puise son inspiration chez Stravinsky autant que chez Debussy, et va même jusqu’à jeter un œil très attentif à la musique de Schoenberg.

Darius Milhaud

C’est chez Darius Milhaud que les six compositeurs réunissent, avant de migrer vers une salle de spectacles de jazz et restaurant appelé Le Boeuf sur le toit, comme l’œuvre de Darius Milhaud composée en 1919.

Milhaud naît à Marseille, en 1892. C’est à l’âge de 17 ans qu’il monte à Paris pour étudier au Conservatoire, où il rencontre ceux qui seront ses futurs amis et compagnons du Groupe des Six, Arthur Honegger et Georges Auric. Grâce à ce Groupe, qui était plutôt une bande d’amis voulant profiter des Années Folles et revenir à plus de légèreté, de drôlerie et de simplicité, Milhaud va acquérir une petite renommée dans le milieu parisien pour ses premières œuvres d’inspiration sud-américaine. Inspiration qui provient de son amitié avec Paul Claudel, qui a été à l’époque ambassadeur à Rio de Janeiro, et qui avait proposé à Milhaud un poste de secrétaire culturel, que Milhaud avait accepté. *

Darius Milhaud est un compositeur extrêmement prolifique. Dans l’histoire de la musique, il fait partie de ceux qui battent tous les records. Sa musique est joyeuse, riche, lyrique, on y retrouve aussi l’influence des musiques traditionnelles et du jazz. Le rythme est capital, et ses influences sont multiples.

Son premier choc musical a été, semble-t-il, la découverte du quatuor de Debussy. Il a touché à tous les styles : musique vocale, opéra, musique de chambre, concertos, ballets et musique symphonique.

Francis Poulenc

Il est sans doute le plus connu du Groupe des Six, mais pour autant, son parcours, son caractère et surtout sa fantaisie sont parfois méconnues du plus grand nombre. Car, Poulenc, c’était la finesse et la singularité avant tout. Toujours personnel et résolument "à sa façon". Au XXe siècle, en France, c’est sans nul doute l’un des compositeurs majeurs.

Ce grand amateur de music-hall et de fêtes aime l’amusement et la légèreté. Dans le Paris des années 20, il fréquente Picasso, Satie et Jean Cocteau bien sûr, à l’origine du Groupe des Six, Max Jacob, Paul Eluard et Apollinaire mais aussi Isaac Albéniz, Debussy et Ravel !

Mais Poulenc était aussi un fervent catholique. Au départ, cela lui vient de son père, qui meurt quand le jeune Francis est âgé de 18 ans. Suite à ce décès, Poulenc se détourne de la foi mais y revient vers 1935-1936 lors d’un voyage en forme de pèlerinage vers Rocamadour. A partir de ce moment-là, ses compositions changent quelque peu, et revêtent un caractère parfois plus sombre, plus triste, et se construisent autour de nouveaux sujets comme la religion et la mort.

Poulenc écrit beaucoup sur des poèmes de Paul Eluard, qu’il connaissait et Cocteau en disait ceci : "La particularité de Poulenc, c’est de mettre le texte en évidence. Le poème Liberté d’Éluard y gagne. On se demande si le texte ainsi chanté n’est pas la seule forme possible de déclamation d’un poème." Grand mélodiste, il nous laisse au total plus de 200 numéros de chansons et mélodies. Il prestera d’ailleurs lui-même au piano, en duo jusqu’à la fin de sa vie avec le chanteur Pierre Bernac. Ce duo se retrouvera sur les routes, avec notamment en 1954 une grande tournée qui les amène en Allemagne, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et même en Égypte.

Poulenc, c’est bien sûr la Voix Humaine, cette tragédie lyrique d’après un livret Jean Cocteau, où l’on retrouve Denise Duval pour la création à l’Opéra-Comique, sous la direction de Georges Prêtre, mais c’est aussi l’Histoire de Babar, le Ballet de 1924 "Les Biches" pour Diaghilev, Le Concerto pour Orgue, La Sonate pour Flûte.

Poulenc nourrit également une passion absolue pour la peinture, lui qui fréquente Matisse et Picasso. Il est autodidacte et manie avec perfection l’art de mettre les mots en musique. À Paris, on lui rend hommage en donnant son nom au square Francis-Poulenc (6e arrondissement) et à la place Francis-Poulenc (19e arrondissement). Poulenc tenait d’ailleurs fortement à entrer dans la postérité.