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Histoire du soldat de Stravinsky : un spectacle arrêté par une épidémie

En septembre 1918, lorsqu’a lieu la création de l’Histoire du soldat de Stravinsky-Ramuz à Lausanne, tout laisse à penser que ce spectacle ambulant est promis à un avenir radieux. L’arrivée de la grippe espagnole en décidera autrement.

Quand Igor Stravinsky entame la composition de l’Histoire du soldat, nous sommes en pleine Première Guerre mondiale. Le compositeur s’est réfugié en Suisse avec sa famille. C’est là qu’il fait la rencontre du poète Charles-Ferdinand Ramuz. Dès 1915, ils travaillent ensemble sur Renard, une saynète élaborée pour des clowns, danseurs et acrobates. Ils puisent leur inspiration dans un conte populaire russe. Cette histoire burlesque sera créée à l’Opéra de Paris par les Ballets russes de Diaghilev en 1922.

Peu de temps après Renard, les deux hommes entament l’Histoire du soldat. Les contraintes économiques les incitent à se limiter à un nombre restreint d’instruments ; sept au total. A leurs côtés, trois voix et une danseuse. Rappelons-nous qu’à cette époque, Stravinsky a déjà triomphé - et été hué aussi - à Paris après avoir composé trois ballets qui ont marqué l’histoire des Ballets russes et de la danse : L’oiseau de feu (1910), Petrouchka (1911) et le Sacre du Printemps (1913).

L’Histoire du soldat est destinée à une petite troupe, afin de pouvoir envisager facilement une tournée dans les villages helvètes. La guerre ayant épargné la Suisse, tout se présente au mieux pour lancer sans délai ce spectacle ambulant sur les routes.

La première représentation a lieu le 28 septembre 1918, au Théâtre de Lausanne. Stravinsky est pleinement satisfait, les louanges affluent de toutes parts. Sa joie sera pourtant de courte durée.

La grippe espagnole anéantit tout espoir de représentation

La Suisse était restée à l’écart du conflit, mais elle ne pourra pas échapper à l’invasion invisible qui fait rage dès la fin de la Première Guerre mondiale. C’est l’Espagne, qui, la première, a publié des informations relatives à la pandémie et qui aura le sinistre honneur de donner son nom à cette grippe particulièrement contagieuse et virulente.

A l’époque, peu de mesures de confinement ont été mises en place, mais les rares villes qui les ont instaurées - même de façon limitée, aux Etats-Unis - ont enregistré des taux de contagion et de mortalité plus faibles. Ce ne sont donc pas les Etats qui ont mis à l’arrêt les secteurs économique ou culturel ; ils ont cessé leurs activités d’eux-mêmes, faute de forces vives.

La troupe constituée autour du l’Histoire du soldat ne sera pas épargnée ; ses membres seront touchés plus ou moins gravement, les uns après les autres.

La seconde représentation aura lieu cinq ans plus tard seulement, en 1923, à Paris.

Un récit d’inspiration faustienne

L’Histoire du soldat est souvent présentée comme une version miniature de Faust. Stravinsky et Ramuz, qui ont travaillé simultanément à l’élaboration du texte et de la partition, se sont inspirés de contes consacrés au soldat déserteur et au diable d’Alexandre Afanassiev, rassembleur et éditeur de contes populaires russes.

Ici, le soldat Joseph rentre chez lui, totalement épuisé et il rencontre le diable, qui lui propose d’échanger son violon contre un livre qui prédit l’avenir des bourses et des marchés. Ce livre lui permettra donc de devenir riche. Quand il rentre enfin au village auprès de sa mère et de sa fiancée, fortune faite, plus personne ne le reconnaît. Il a été dupé et il lui manque l'essentiel ; l’amour et l’affection de ses proches. Il reprendra la route, parviendra à récupérer son violon, séduira une princesse mélancolique. Il deviendra Prince, mais sera toujours insatisfait et c'est le diable qui triomphera.

Une partition qui s’ouvre au jazz et au ragtime

Ce parcours se dessine en mots et en musique. La partition est une mosaïque d’influences musicales : les emprunts au folklore russe se font plus rares ; les marches militaires et les fanfares côtoient le tango argentin, le paso doble, le ragtime.

C’est la première partition de Stravinsky qui inclue des éléments de jazz et son influence sur la musique de l’entre-deux-guerres a été immense. Stravinsky lui-même a tenu à préciser :

L’Histoire du soldat marque ma rupture finale avec l’école orchestrale russe dans laquelle j’avais été élevé.

De nombreux enregistrements de l’Histoire du soldat sont disponibles sur les plateformes de streaming ; l’un d’eux a rassemblé Carole Bouquet (la narratrice), Gérard et Guillaume Depardieu (le diable et le soldat). L’album est sorti chez Naïve.

Il est en écoute libre ci-dessous : 

D’autres versions ont été spécialement conçues pour les enfants ; celle des éditions Didier Jeunesse est particulièrement bien faite.

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