Murmures du monde

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Nina Simone, une voix puissante, chaude et politique, en quête d’absolu et de liberté

Dans son émission Murmures du monde, Hélène Van Loo vous emmène à la rencontre de l’une des plus grandes artistes populaires du XXe siècle. Une pianiste classique tout d’abord. Un toucher de piano lourd comme l’est son âme. Et puis une voix, une voix de femme avec la profondeur de celle d’un baryton. Une voix puissante, chaude et mystique qui invente un langage unique entre blues, jazz, soul, folk, classique et gospel. Et enfin et surtout, une voix politique. Une artiste magistrale en quête d’absolu et de liberté.

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Une émission à écouter ci-dessous

Une enfance bercée par Bach et Beethoven, marquée par le racisme

Nous sommes en 1936, en Caroline du Nord, au cœur d’une Amérique ségrégationniste. La petite Eunice Waymon a 3 ans.

Elle est la sixième enfant d’un petit commerçant et d’une femme pieuse, pasteure à l’église évangélique locale.

Une petite fille noire infiniment douée, qui a su jouer du piano avant même de savoir marcher.

Elle joue Bach, Beethoven. Sa professeur de piano la destine à un brillant avenir de musicienne classique. A l’âge de 12 ans, un événement majeur la marquera à vie. C’est lors de son premier récital.

Ses parents, alors installés dans les premiers rangs pour assister à son premier concert, sont priés de s’installer à l’arrière de la salle pour laisser leur siège à des blancs. C’est alors que la petite Eunice se lève brutalement et dit "Comment osez-vous ? Je ne jouerai pas si mes parents ne s’assoient pas au premier rang !"

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Un deuxième évènement majeur la confrontera au racisme ambiant : le refus qu’elle essuie au concours d’entrée du Curtis Institute et qui enterrera son ambition de devenir la première concertiste noire d’Amérique.

Nina ne s’en remettra jamais. Toute sa vie, Nina Simone sera donc en lutte.

C’est donc l’histoire d’une femme qui ne choisit rien. Nina Simone commence à jouer dans un bar miteux d’Atlantic City pour survivre. A peine arrivée, on lui demande si elle chante. Elle répond non. "Si vous voulez un job, vous avez intérêt à chanter" lui dit le patron… Elle se met donc à chanter.

Le mélange de jazz, de blues et de classique qu’elle entonne attire rapidement une clientèle assidue.

Elle a 21 ans, et pour cacher son activité à ses parents, pour qui cette musique constitue une forme de débauche, Eunice change de nom. Nina pour la "petite fille" et Simone pour Simone Signoret qu’elle avait vue dans le film "Casque d’or".

Les débuts du succès

Repérée par un agent new yorkais, elle enregistre son premier album en 1958. Culottée, elle impose de choisir elle-même son répertoire, 14 titres dont "I Love You Porgy" de Gershwin qu’elle enregistre en une seule journée.

Mais cette audace se double de naïveté, le contrat qu’elle signe la dépossède de ses droits. Elle s’en mordra les doigts plus tard lorsque le célèbre "My baby just cares for me" sera utilisé pour vanter les mérites d’un parfum…

Dans les années 60, Nina Simone est une célébrité. Elle vit à New York où elle rencontre et épouse Andy Stroud, un ancien policier qui devient son manager.

Elle vend des disques, surtout des lives, sous prétexte qu’ils sonnent mieux, et mène une vie confortable.

Gouvernante, domestiques, couturiers, voyages en jet privés. En retour, Andy la pousse à travailler dur, ce dont elle se plaint.

Déjà elle connaît des phases dépressives auxquelles succèdent des crises d’autoritésSous l’influence de la militante Lorraine Hansberry, Nina s’implique dans le mouvement des droits civiques. C’est à ce moment qu’elle prendra les rênes de sa vie de chanteuse.

De la musique pour les droits civiques

En 1963, un attentat raciste contre une église cause la mort de quatre petites filles noires en Alabama. La même année, le militant Medgar Evers est assassiné dans le Mississipi.

Nina Simone compose et crie "Mississipi God dam". Nina s’est trouvé une cause pour catalyser sa passion dévorante.

Un titre avec ce juron "god dam", "BON DIEU !", que personne d’autre qu’elle n’ose prononcer.

Elle dit "l’Alabama me rend folle de rage, le Tennessee me fait perdre le sommeil et je pense chaque mot de cette chanson"…

Il n’est plus question de musique classique, de piano classique, de musique populaire, mais de musique pour les droits civiques.

Pour Nina, c’est exaltant de faire partie de ce mouvement, parce qu’on a besoin d’elle. Elle peut chanter pour aider les siens et ça devient un pilier de sa vie…

Elle rencontre Martin Luther King, Malcolm X, des acteurs, des actrices, des poètes, des auteurs, des gens comme elle, qui se sont sentis obligés de prendre position…

Ain’t Got No, I Got Life, incantation féministe

Ain’t Got No, I Got Life, fusion de deux morceaux tirés de la comédie musicale "Hair".

A cette litanie de ce qu’ils n’ont pas, Nina Simone va coller un autre passage de Hair, celui dans lequel les personnages font le compte de tout ce qu’ils sont !

En fusionnant ces deux extraits, Nina Simone transforme le manifeste de la jeunesse en hymne qui dénonce la condition des noirs dans un premier temps et qui célèbre leur fierté dans un second. Dans sa voix, la chanson devient aussi une incantation féministe.

Pour Nina, c’était très important de se connecter aux auteurs, aux dramaturges de l’époque car ces gens avaient le bagage intellectuel du mouvement, contrairement à elle.

Par exemple Langston Hughes lui écrira les paroles de "backlash blues". Nina prendra la pièce de Lorraine Hansberry "Young, gifted and black", et en fera une chanson. Et c’est devenu l’une des chansons majeures du mouvement des droits civiques…

"Why the king of love is dead ?"

"Je n’ai jamais été non-violente", disait Nina Simone. Elle estimait qu’on devait obtenir ses droits par tous les moyens nécessaires.

Elle disait "Pour moi, la société américaine n’est qu’un cancer, qui doit être mis à nu avant d’être soigné. Je ne suis pas médecin, je me contente de révéler la maladie."

A un moment de sa carrière, Nina ne faisait plus que des chansons politiques et sa carrière en pâtit. Ça devient difficile de lui trouver des dates car les promoteurs craignent qu’elle ne fasse passer qu’un message politique.

Le 4 avril 1968 Martin Luther King est assassiné.

Deux jours plus tard, Nina monte sur scène et interprète "Why the king of love is dead ?" composé dans l’urgence la nuit précédente. 

Cette mort la plonge dans des abîmes. Elle en pleurait encore des semaines plus tard, lors d’un concert à Montreux, au point de devoir quitter la scène.

La lutte commence à l’user et la désillusion est forte quand elle constate que le mouvement dont elle était devenue l’égérie cède peu à peu sous la répression des autorités américaines et que la guerre du Vietnam occupe toutes les attentions.

Sur scène, son agressivité et sa souffrance ressortent toujours d’avantage. Entre les morceaux, elle tire sur tout ce qui bouge, prenant à partie les spectateurs, ceux dont l’attitude lui déplaît. Ou bien sur des personnages publics.

En coulisse ce n’est pas mieux, certains récits de ses crises font froid dans le dos.

"J’avais cru possible de changer le monde", dit-elle, "et je m’étais engagée tête baissée dans une impasse, négligeant carrière, enfant, mari."

Nina Simone dépose son alliance sur la table, quitte son mari Andy et son pays.

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Nina Simone © Mike Lawn

Ombres et lumières

1970, Nina Simone a 37 ans, elle débarque à la Barbade, elle se croit au Paradis. Ce sont ses premières vacances depuis sept ans. Elle passe ses journées à prendre des bains de soleil…

Nina s’est réfugiée dans une bulle, elle oublie tout : le stress, la politique…

Plus tard, Nina se laissera convaincre par son amie, la chanteuse Myriam Makeba, d’aller s’installer au Liberia.

Elle s’y enivre, elle s’y oublie. Jamais elle ne s’est sentie aussi libre.

Peu importe que le Liberia n’ait alors pas aboli l’esclavage. L’errance de Nina Simone prend des allures d’illuminations, de crise mystique.

En 1987, Nina Simone est de retour à Montreux. Le grand public qui vient la redécouvrir à la faveur de cette fameuse pub Chanel n°5 qui utilise sa chanson "My Baby Juste Cares For Me".

Le monde la réclame à nouveau, avant qu’elle ne retombe à nouveau dans l’oubli et la solitude.

Nina Simone continue son errance, après la Suisse, les Pays bas, Londres où elle tente de se suicider, avant d’atterrir à Paris en 1992. Là, elle remonte sur scène, aux "Trois Maillets", dans une certaine indifférence. Elle est mal entourée… Face à ses scandales, on doit la changer régulièrement d’hôtel.

En 1993, elle s’installe près d’Aix en Provence, ses apparitions sur scène se font rares.

Les dernières années, elle déménage près de Marseille, à Carry-Le-Rouet. On lui a diagnostiqué un cancer du sein et, en dehors de l’alcool et du lithium, seul s’asseoir à son piano face à la mer l’apaise.

En 1991, Nina Simone avait encore la gorge nouée face aux caméras de la télévision française quand elle évoque sa carrière de concertiste flouée.

Elle dira "je suis désolée de ne pas être devenue la première pianiste classique noire au monde, je pense que j’en aurais été plus heureuse, je ne suis pas très heureuse en ce moment."

Deux jours avant sa mort, elle reçoit un diplôme honorifique du Curtis Institute. Celui-là même qui avait refusé son entrée 50 ans plus tôt.

Nina Simone c’était une anomalie, une splendide anomalie. A la frontière de la mélancolie et de la déraison. Une icône des droits civiques autant qu’une femme aux prises avec ses démons. Une musicienne qui fait de tous les styles le sien.

Nina Simone s’éteint le 21 avril 2003.