Murmures du monde

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L’histoire du blues, l’expression de "bleus de l’âme" causés à l'origine par la Ségrégation

Hélène Van Loo vous fait voyager dans l’Amérique du début du XXe siècle, à la découverte du blues.

Vers 1860, à la veille de la guerre de Sécession, près de 4 millions et demi de Noirs résident sur le sol américain. Plus de 30% de cette population d’esclaves se trouvent dans les États du sud. Après les terribles combats qui ravagent le pays entre 1861 et 1865, la capitulation du Sud et l’occupation des troupes nordistes entraînent un démantèlement des vastes exploitations. Mais les généreuses promesses des yankees ne se concrétisent pas pour tous ces Noirs désormais émancipés et qui attendent les "40 acres et la mule pour chaque esclave" dont les politiciens parlaient pendant les hostilités. La plupart du temps, l’accession à la propriété reste un rêve inabordable pour les anciens esclaves. Leur condition s’améliore peu. Certes, ils sont affranchis mais ils restent désemparés et, sans aucune ressource, ils ne peuvent racheter leur terre que leur proposent les spéculateurs et fraudeurs venus du Nord. S’ils sont libérés, les Noirs ne sont pas libres pour autant. 

Lorsque les troupes yankees mettent fin à leur tentative de reconstruction du Sud et évacuent le dernier Etat occupé, La Louisiane, les anciens esclaves se retrouvent à la merci de l’esprit revanchard des petits blancs sudistes. Le Ku Klux Klan agit dans l’ombre et s’acharne avec violence sur ces nouveaux "sous citoyens" et fait régner la terreur.

Des lois ségrégationnistes s’installent et séparent les uns des autres dans les lieux publics. Les droits politiques des Noirs sont effacés d’un trait de plume et totalement niés dans les Etats du Sud. En plus, la crise économique des années 1890 ne fait qu’aggraver leur condition et leur insertion sociale n’est plus qu’une vague utopie.

Méprisés, écrasés, rejetés par les Blancs, ils développent parallèlement à leur vie religieuse intense, une culture profane originale, engendrée dans l’isolement et l’exclusion.

Des "bleus à l’âme"

C’est dans ces circonstances historiques que naitra le blues.

Il est généralement convenu de traduire le terme blues par "cafard", "spleen" ou "déprime". L’équivalent reste cependant très approximatif. Si effectivement "avoir le blues" signifie "avoir le bourdon", il est difficile de restituer toute la palette des sentiments exprimés et des sujets abordés. Amour déçu ou trahi, insinuations érotiques et paillardes, misère sexuelle, alcoolisme, maladies, problèmes économiques, fatigue du labeur ou manque de travail, mauvaise humeur d’un patron, jolie fille entr’aperçue, souvenirs pénibles, perte de jeu, rencontre de hasards, magie, dénonciations raciales…

Le blues devient un sentiment obsédant qui accompagne le chanteur sur son chemin, un compagnon de mélancolie que l’on transporte avec soi comme un fardeau. Si l’on voulait rendre toute la dimension poétique et dramatique de cette musique "avoir le blues", ce pourrait être "avoir des bleus" à l’âme à force de coups et d’humiliations.

Le blues, c’est un rythme lent et répétitif, comme les accords qui le composent. C’est aussi des phrases musicales simples, faciles à retenir, qui soutiennent une voix trainante, presque monotone. C’est surtout l’utilisation de certaines notes de la gamme, les "blue notes", qui donnent au blues sa spécificité et sa couleur. Soudain, on entend des notes inhabituelles (la tierce et la septième d’une gamme majeure, jouer un demi ton en dessous). Et ça donne une impression de "glissement", une sensation qui peut être accentuée par la fréquente utilisation des "bottlenecks", tubes métalliques que l’on fait justement glisser sur les cordes de guitare.

La guitare, l’instrument du blues

La guitare est vraiment l’instrument du blues, c’est la femme du bluesman. Leurs échanges ressemblent à une conversation de couple. Les solos donnent une nouvelle place à la guitare, qui devient plus une compagne qu’un accompagnement. Des amis de ce couple, l’harmonica est surement le meilleur..

Ce que l’on va vraiment appeler le blues apparaît donc à la toute fin du XIXe siècle, après l’affranchissement des esclaves noirs. Il sera l’expression de dizaines d’années d’humiliation, et peut-être d’une terrible constatation : malgré l’abolition de l’esclavage, les Noirs restent aux yeux de la majorité des Blancs des êtres inférieurs. Le moyen de se défendre contre cette ségrégation, c’est d’affirmer son identité. Elle transparaîtra du côte spirituel sous la forme des gospels. Et du côté profane, avec le blues

Ainsi on retrouvera parmi les thèmes des chansons du blues, aussi bien la misère, l’injustice, la soif de liberté, mais aussi bien sûr la thématique de ce qui constitue un être humain, à savoir ses histoires d’amour, et donc de sexe. Naissance des éternels “baby”, parti(e), revenu(e), méchant(e), jaloux (se)

Le delta du fleuve Mississippi, berceau du blue

Le berceau du blues se situe dans une vaste région où la population noire a terriblement souffert dans des exploitations agricoles souvent isolées dans des conditions de subsistance pénible. Le delta du fleuve Mississippi s’étend sur un immense territoire comprenant plusieurs États, le Mississipi, l’Arkansas, le sud du Tennessee, l’Alabama et une partie de la Louisiane.

Essentiellement acoustique, le blues du Delta se caractérise par un chant âpre et serré, lancinant et récitatif, des riffs répétitifs, un rythme tourmenté et obsédant, dont l’expression déchirante est renforcée par l’usage du bottelneck sur les cordes de guitare.

Charley Patton, fils d’ancien esclave, est reconnu comme le père fondateur du Delta Blues. Son authenticité musicale, la rudesse de sa technique et les inflexions gémissantes de son chant influenceront plusieurs générations d’interprètes.

Concernant la prose, le Delta offre une poésie imagée pleine de métaphores. Quand on lit ou qu’on écoute un texte de blues, la méfiance est de mise. L’énoncé n’est pas univoque, le message étant bien souvent codé. Le biais des allusions sexuelles, les grivoiseries, les expressions argotiques, les sous-entendus, les mots à double sens sont légion, d’où les multiples interprétations possibles d’un énoncé. Ceci est à rapprocher du caractère indirect de l’énoncé africain, le chanteur de blues jouant avec les mots, le rythme et la musique de la langue. Dans l’Amérique puritaine de l’époque, il aurait été malvenu de chanter des chansons grivoises, ou de parler de sexe. Les chanteurs utilisaient donc souvent la technique du double sens pour faire passer ce type de message. Ainsi, l’expression I got my mojo working peut se lire de deux façons différentes. Au premier degré, l’énoncé signifie : j’ai mon mojo qui marche, le mojo étant une sorte de petit sac, une amulette aux vertus magiques utilisée en vaudou, et par conséquent lié aux superstitions des esclaves noirs. Prise au second degré, l’expression renvoie à la puissance sexuelle.

Le symbolisme n’est pas seulement sexuel bien sûr. Dans la chanson Sweet Home Chicago, le chanteur Robert Johnson évoque son rêve d’aller vers la Californie (back to the land of California to my sweet home Chicago). A première vue, il y a une contradiction, une erreur géographique, mais ici il ne s’agit pas de la Californie en tant qu’État, mais de ce qu’elle représente métaphoriquement, le pays de la richesse et de la liberté, c’est-à-dire la ville de Chicago pour un chanteur de blues pauvre et misérable du Mississippi.

Chicago, la capitale d’un blues moderne et agressif

La crise de 1929 dévaste le pays. Ruinées, jetées sur les routes, les populations noires du Sud émigrent vers le nord, espérant trouver du travail dans les grandes usines de Chicago et de Détroit. La musique évidemment suit le mouvement. Et la ville de Chicago devient, à partir des années 30, à la faveur de cette ruée, la capitale du Blues. Le vieux style rural se transformera en un blues moderne et plus agressif.

En atteignant la ville, le blues perd sa sonorité rurale, rustique. Il se discipline, s’enrichit, même si le delta en demeure l’étoffe principale.

Suivez pas à pas l’histoire du blues dans Murmures du monde

Aucune des musiques du XXe siècle n’a pu ignorer le blues en tant que première forme culturelle spécifique noire américaine. Des eaux boueuses de Mississipi jusqu’au delta de béton de Chicago, le blues a eu son histoire spécifique et autonome. Mais son influence directe ou indirecte, avouée ou masquée, a bouleversé les normes de la musique occidentale et a constitué la source dominante de toutes les musiques nord-américaines : jazz, country, rhythm and blues, soul, disco, rock, pop, rap et variétés diverses. Si la musique noire a mis du temps avant de devenir américaine, on peut affirmer aujourd’hui sans crainte que la musique américaine est essentiellement noire. 

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