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Hommage à Tony Allen, magicien du rythme et inventeur de l’Afrobeat

Hélène Van Loo vous propose de passer un long moment avec un batteur extraordinaire, un sorcier du rythme. Il fut longtemps le compagnon de route de Fela Kuti, et créa avec lui le style Afrobeat. Il s’est éteint le 30 avril dernier – jour de la Journée internationale du jazz - à l’âge 79 ans. Retour sur quelques étapes clés de la carrière de ce grand musicien qu’était Tony Allen.

Une émission à écouter ci-dessous

Tony Allen c’est l’un des batteurs les plus connus et les plus respectés au monde, inventeur de l’afrobeat à la fin des années 60 au côté de son compatriote Fela Kuti, qu’il accompagna jusqu’à leur rupture, en 1979. Tony Allen, c’est un jeu unique, saccadé et ondoyant. Pour autant qu’on puisse décrire son groove en langage musicologique : il s’agit d’un mélange de jazz, de highlife ghanéen et d’ancestraux tambours de cérémonie yoruba.

Tony Allen faisait partir de ces musiciens, tout comme Manu Dibango, que l’on croyait éternels.

Rencontre avec Fela Kuti et création de l’afrobeat

En 1963, Tony Allen a 23 ans, il est batteur autodidacte, il se nourrit au jazz de Dizzy Gillespie et au be-bop d’Art Blakey. Le soir, il joue dans les clubs de jazz chez lui, à Lagos, au Nigeria. Le jour, il travaille comme technicien à la radio, où Fela Ransome Kuti anime une émission de jazz hebdomadaire. Fela auditionne le jeune batteur passionné de jazz. Il veut étoffer la section rythmique de ses Koola Lobitos, et il comprend tout de suite qu’il a trouvé la perle rare : ce musicien est capable de "jouer comme trois ou quatre batteurs réunis" et va lui permettre l’économie d’un autre percussionniste…

Dans la seconde partie des années 1960, on perçoit l’évolution musicale au sein du Koola Lobitos, renommé peu après Afrika 70. Au fil des années, la prégnance du jazz et du highlife – ce style populaire au Ghana, à la veille de l’Indépendance – s’enrichit, s’africanise de plus en plus, pour enfanter cet afrobeat, dont Tony Allen est la cheville ouvrière.

L’afrobeat, c’est non seulement une musique hypnotique et répétitive qui devint un des courants fondamentaux de la musique africaine du XXe siècle mais c’est aussi un mode d’expression que porte une nouvelle génération qui tout en invitant à la danse, s’autorise à propager des opinions tranchées sur des sujets ultrasensibles tels que la politique, la religion, l’éducation.

En 1969, au cours d’une tournée de neuf mois dans les clubs de jazz de la côte ouest des États-Unis, s’abreuvant au funk rugissant de James Brown et à la verve protestataires des mouvements afro-américains, Tony Allen et Fela Kuti trouvent enfin la formule magique de l’afrobeat : un brassage de syncopes en fanfare, de polyrythmies yorubas et de prêches militants, qui va atteindre des sommets avec des titres comme Expensive Shit.

Mais après quinze ans de bons et loyaux services et l’enregistrement de dizaines d’albums, une période qui restera comme l’âge d’or de l’afrobeat, lassé des incessantes tracasseries que s’attire Fela avec les autorités et fatigué par ses excès, Tony Allen rêve de s’émanciper.

Carrière solo et multiple rencontres

Après trois albums en leader (Jealousy, Progress, No Accommodation for Lagos), enregistrés avec les musiciens de Africa 70 et produits par Fela, Tony Allen prend définitivement la tangente en fondant les Afro-Messengers.

Commence alors pour Tony Allen une nouvelle carrière qui aura pour règle d’or "aller de l’avant, toujours et encore". “Moving On” est d’ailleurs le titre d’ouverture de son album “Film of Life” paru en 2014 où il passe en revue l’intégralité de sa discographie.

Nous sommes en 1999, vingt ans se sont écoulés depuis que Tony Allen s’est séparé de son charismatique binôme Fela Kuti. En 1984, il était parti chercher de nouvelles inspirations à Londres, où il a enregistré avec Manu Dibango et Ray Lema, des musiciens qui partagent sa vision large de l’Afrique. Mais c’est à Paris, qu’il va retrouver sa véritable envergure.

Avec l’album Black Voices, première sortie du label Comet fondé par son ami Eric Trosset, Tony Allen relance sa carrière. Grâce aux bons soins du producteur Docteur L., (du groupe de rap Assassin), il y ouvre l’afrobeat à la pop, au hip-hop et à l’électro…

Durant les années 2000, Tony Allen multiplie les collaborations avec des artistes très divers tels que Damon Albarn, Jeff Mills, Charlotte Gainsbourg, Sébastien Tellier, Seun Kuti, fils cadet de Fela ou encore Oumou Sangaré et beaucoup d’autres… Nous écouterons un petit florilège.

Retour aux sources

A plus de 70 ans, Tony Allen réalise un rêve de jeunesse : jouer la musique d’Art Blakey, le plus africain des batteurs de jazz américains, père du be-bop, qui fit de longs séjours sur le continent noir et l’une des influences majeures de Tony. Quand Tony Allen entend pour la première fois un disque d’Art Blakey chez lui, à Lagos dans les années 60, il s’est imaginé que ce qu’il entendait venait de plusieurs percussionnistes avant de comprendre qu’il s’agissait d’un seul et même musicien… Depuis il en a conçu une manière personnelle d’aborder son instrument, comme un orchestre. Enregistrer la musique d’Art Blakey, c’est rendre hommage à l’une des sources d’inspiration de l’Afrobeat tout en se faisant un immense plaisir. On pourrait en conclure qu’avec ce projet signé sur label Blue Note, fief d’une bonne partie du jazz moderne, la boucle est bouclée. Sauf qu’avec un Tony Allen toujours aussi gourmand d’aventures ce pourrait être aussi un prétexte pour tout recommencer de zéro.

Dernier album : l’album Rejoice

Peu avant sa mort, Tony Allen venait de publier un album qui lui tenait à cœur, "Rejoice", enregistré avec le légendaire trompettiste sud-africain Hugh Masekela en 2010 ! Une décennie plus tard, nous parvient enfin le fruit de cette rencontre inédite : un joyau, dont le titre peut se traduire par "Se réjouir" ou "Réjouissez-vous". Un cocktail galvanisant, préparé par deux grands chefs africains de renommée internationale. "Un objet sonore, qui défie le temps".

Cet album referme la boucle discographique du batteur nigérian en beauté, le ramenant en terre africaine, là où tout a commencé, à la croisée de grooves forgés dans l’expression libertaire d’un même sentiment anticolonialiste.

Brian Eno affirmait que Tony était bien "le meilleur batteur au monde". Et en effet, dans un environnement où l’usage d’instruments digitaux tend à remplacer le rythme d’origine humaine, l’endurance d’un Tony Allen, qui a passé plus de 50 ans derrière sa batterie, donne du sens à la musique et à la vie de millions de mélomanes.