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Hommage à Mohammad Reza Shajarian, l’un des plus grands chanteurs de l’histoire musicale iranienne

Le 8 octobre 2020 s’éteignait Mohammad Reza Shajarian, l’un des plus grands chanteurs de l’histoire musicale iranienne. Il avait 80 ans. Maître du chant et de la poésie soufie, il était un fin connaisseur de la poésie persane de Hafez à Sadi, ainsi que des poètes contemporains.

Mohammad Reza Shajarian, c’était une voix exceptionnelle, un style musical et un engagement à restituer la richesse de la musique persane. Mohammad Reza Shajarian, c’était aussi des prises de position pour les questions politiques et sociales qui lui avaient conféré une dimension légendaire, l’érigeant en véritable icône culturelle.

Le corpus de la musique classique persane

Mohammad Reza Shajarian est né le 23 septembre 1940 à Machhad (Mechhed), ville sainte chiite et lieu de pèlerinage religieux très fréquenté, située dans la région du Khorassan, au nord-est de l’Iran.

Il découvre sa voix en étudiant, à 5 ans, la récitation du Coran auprès de son père. À 12 ans, et contre l’avis de son père cette fois-ci, il se plonge dans les raffinements et les subtilités du radif, le corpus de la musique classique persane qui se transmet de génération en génération depuis la seconde moitié du XIXe siècle.

Il suit l’enseignement de différents maîtres, et apprend parallèlement à jouer du santour (cette cithare à cordes frappées), dans l’idée d’approcher également la richesse du répertoire traditionnel.

Durant les années 60 et 70, l’occidentalisation de la société iranienne ne favorise pas du tout l’émergence d’un répertoire classique persan. Pourtant Mohammad-Réza Shajarian impose sa voix d’une profondeur sans pareille et se démarque par sa façon de faire vivre les textes des grands poètes soufis, des vers mystiques de Rûmi aux ghazals si lyriques de Hafez.

Quand l’imam Khomeiny prend le pouvoir en 1979, Shajarian enseigne à l’université de Téhéran. Malgré l’interdiction de la musique dans la sphère publique, il choisit de rester en Iran avec son épouse et ses enfants.

Mohammad-Réza Shajarian n’enregistre plus, ne donne plus aucun concert, pendant trois ans. Pourtant, pendant tout ce temps-là, il y a un lieu où sa voix résonne encore, tous les jours : c’est à la télévision et à la radio d’Etat qui diffusent quotidiennement le Rabbana, une prière chantée pendant le mois sacré du Ramadan pour rompre le jeûne.

Après le temps du silence et de la réflexion, sa voix se faire entendre

Mohammad-Réza Shajarian c’est un homme qui, après le temps du silence et de la réflexion, va se faire entendre. En 1985, il sort l’album : "Bidad", qui veut dire injustice ou sans voix. Un tournant dans la musique classique iranienne car le chanteur arrive à faire le lien entre une jeunesse post-révolutionnaire qui veut dénoncer la situation du pays mais sans toute l’expertise et la maîtrise du répertoire classique, et de l’autre côté les anciens de la musique persane qui continuent leur travail sans chercher à faire passer le moindre message.

Mohammad-Réza Shajarian, lui, va faire passer LE message et un message fort, tout en finesse puisque cet album Bidad est créé à partir des textes du poète soufi du XIVe siècle, Hafez. Des poèmes très mélancoliques, qui font un écho subtil aux événements que traverse l’Iran. On peut alors entendre dans la voix du chanteur des textes comme :

Dans ce pays qui fut autrefois le berceau de la compassion, quel froid glacial empêche à présent la bonté et la dévotion de pousser.

En 1988, Khomeiny rend les armes et autorise enfin la musique, "tant qu’elle ne suscite pas de désirs illicites". En clair : la musique pop est toujours interdite, mais cet effacement de tout un pan de la musique profite au moins aux musiciens classiques, de plus en plus sollicités. Cette année-là, Mohammad-Réza Shajarian donne son premier concert officiel en Iran.

Des prises de position pour les questions politiques et sociales

En 2009, ce sont les élections présidentielles et le pouvoir est accusé de fraude électorale. Le peuple se soulève, la réplique est violente et cette année-là, Mohammad-Réza Shajarian déclare : “Chaque fois que j’entends ma propre voix sur ce média, mon corps tremble et j’ai honte…” Pour protester contre le gouvernement, il compose aussi une chanson aux paroles explicites cette fois : "Baissez votre arme, je hais ces effusions de sang…". Compris immédiatement comme un message adressé aux forces paramilitaires qui tiraient sur les manifestants.

Quelques jours plus tard, il était immédiatement exclu des ondes de la Radio-télévision de la République.

Le musicien s’est souvent montré très critique à l’égard d’une République islamique qu’il avait un jour accusée d’être opposée "à l’idée même de l’identité persane des Iraniens" et de vouloir leur imposer une "identité musulmane".

Jusqu’au bout, celui qui disait toujours choisir un poème de Hafez ou de Rûmi pour faire écho à la situation politique et sociale de son pays aura joué des sulfureuses métaphores de la poésie soufie. Il laisse à la postérité une production pléthorique de cassettes et d’albums.

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