Laurence Vielle lit la poésie

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Laurence Vielle lit "Une main" de Arthur Haulot

Chaque jour, la poétesse Laurence Vielle fait sonner, scander, rythmer de son souffle lumineux les mots des poètes et poétesses, et notamment de poètes belges. Découvrez un poème du grand résistant Arthur Haulot, écrits en 1942 lorsqu'il était en prison.


"Une main", Arthur Haulot

 

Une main

une main toute seule

une main pour le pain

une main pour l’amour

une main pour le jour qui se lève

et pour l’oiseau qui chante

une main pour cueillir la noisette

et l’offrir à l’enfant

une main pour saisir solidement l’outil

et pour saisir le sein

et pour saisir la vie

une main pour le feu et l’eau et le soleil

une main et ses doigts où le sang coule rouge

au travers de la lampe

une main d’homme

avec tout ce miracle de gestes et de signes

qu’elle contenait pour toute une existence

une main

et ses ongles carrés comme l’était le front

et ses muscles et ses veines

et son duvet soyeux pour la joue de la femme

sa force quand soudain elle devenait poing

et laissait éclater la colère de l’homme

une main rien qu’une main

vivante c’était hier

Aujourd’hui

ce n’est plus qu’un débris rejeté sur le sable

une épave entre cent

ses os nus font plus mal à l’âme qu’un long cri

Tout autour de la main il y a la clairière

et ces hommes ces femmes qui pleurent sans bouger

leurs mains à eux vivantes

autour de la clairière il est un paysage

et le monde s’étend tout autour de la main

le monde sans chaleur sans foi et sans amour

un monde où pousseront tout à l’heure de terre

des millions infinis d’autres mains d’autres morts

"Les mains" de Laurence Vielle, le 8 mai 2020

les mains défont leurs gestes et leurs savoirs

les mains se refroidissent

les mains se dégonflent

les mains signent aux fenêtres

les mains applaudissent vives de ce qu’elles oublient dans l’immobile

les mains désirent toucher

les mains désirent tâter

les mains désirent tapoter

les mains désirent saluer

les mains désirent rendre hommage

les mains désirent

les mains désirent fabriquer

les mains désirent s’époumoner

les mains désirent rire

les mains désirent

les mains désirent

les mains désirent ta main

les mains désirent nos mains

les mains désirent

les mains désirent humains

humains à sentir à dessiner de près de loin

les mains désirent café chaud le matin au café du coin

les mains désirent forêt

les mains désirent humus

les mains désirent ton regard

les mains désirent ta peau à peau

les mains désirent jardin et bouches bées et corps en marche

les mains désirent sillonner

les mains désirent arpenter harnacher harasser jouir et jouer et donner

les mains désirent

les mains désirent donner la main

 

La vie de Arthur Haulot

Arthur Haulot, résistant et poète est mort le 24 mai 2005. Il était un témoin de la barbarie nazie. Poète engagé, homme de gauche, humaniste, résistant, socialiste, pionnier du tourisme pour tous, l'homme a marqué un nombre impressionnant de domaines. Mais c'est sans doute comme témoin de l'horreur absolue, rencontrée dans les camps d'extermination, qu'Arthur Haulot, décédé des suites d'une thrombose a durablement marqué l'histoire de Belgique.

Né à Liège le 15 novembre 1913 d'un père ébéniste, il quitte l'école dès 16 ans pour travailler à la FN puis dans une banque coopérative. Journaliste à "La Wallonie" puis à l'INR, il entre en 1937 à la Commission nationale des vacances ouvrières puis fonde avec Henri Janne, en 1939, le Commissariat général au Tourisme.

Au début de la guerre, il est membre du bureau clandestin du parti socialiste. Fin 1941, il est arrêté par la Gestapo, et emprisonné à Bruxelles. Il y rencontre le chanoine Cardijn, aumônier de la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne), et établit avec lui ce qui constituera, la paix revenue, la base du Conseil national de la Jeunesse. À la suite d'un attentat commis au restaurant Le Cygne (Bruxelles), réservé aux officiers allemands, Haulot se retrouve dans un groupe de 40 otages envoyés au camp de concentration de Mauthausen en catégorie N.N. (Nuit et brouillard) destinée à la mort.

Transféré à Dachau en novembre 42, il assumera diverses responsabilités, organisera le Comité international clandestin, et prendra le commandement du camp à la libération de celui-ci par l'armée américaine. Comme un capitaine de navire, il refuse de quitter le camp avant son évacuation complète.

De cette période, il dira : "J'ai pu y découvrir mes limites en bien comme en mal. Jamais nous ne tombons si bas ni ne nous élevons si haut que dans des circonstances exceptionnelles. Je me disais alors : 'Si je sors d'ici vivant, je ne regretterai jamais d'y être passé' ".

À la fin de la guerre, il témoigne, notamment dans un livre, "Dachau" et reprend quelques mois son métier de journaliste au Peuple avant d'occuper la place, tout juste créée, de Commissaire général au Tourisme pendant trente-trois ans, fonction créée dans la foulée de la généralisation des congés payés. Il préside aux destinées de la Commission européenne du tourisme, puis de l'Organisation mondiale du tourisme. Il est, en 1973, le fondateur du Bureau international du tourisme social, dont il est secrétaire général jusqu'en 1988.

Simultanément, il se fait connaître comme poète. Codirecteur du Journal des poètes dès 1951, il fonde les Biennales internationales de poésie, qui ont lieu d'abord à Knokke, puis à Liège, où les poètes des quatre coins de la planète venaient parler mots et liberté, créant avec Fernand Verhesen la Maison internationale de poésie et cofondant par ailleurs le "Journal des poètes".

Il préside très longtemps la Maison internationale de la Poésie. Poète engagé, fort de la conscience que les mots sont un combat à gagner, il a notamment donné "Poèmes du sang", "Poème de l'exil", "Poèmes pour l'Europe" et des bestiaires pour enfants.

On le dit "poète enragé" : "Parce que je ne peux souffrir la haine et la médiocrité qui tentent de s'emparer du monde. Tout ce qui est destructeur ! Je le dis dans mes poèmes."

Fait baron par le roi Baudouin, docteur honoris causa de l'Université libre de Bruxelles, il a enseigné dans diverses universités américaines et à Aix-en-Provence. Il a souvent été associé aux travaux éthiques du Parti socialiste et a participé à la plupart de ses congrès. Il a également pris position en tant qu'agnostique et laïque.

Par ailleurs, Arthur Haulot ne s'est pas "contenté" de témoigner des horreurs de la déportation, mais, au nom de sa résistance, a également pris parti dans les débats d'actualité, comme la question des réfugiés ou des sans-papiers, et surtout celle de la montée de l'extrême droite et des néo-nazis en Europe. Mais il refusait aussi l'excès d'honneurs : "Je ne suis pas un monument historique, mais il est important de se rendre compte de notre bonheur d'être libres.

(Extrait d'un article paru dans Le Soir le 25 mai 2005)

 

Arthur Haulot selon son fils Alexis Haulot :

"Le 29 avril 1945, il y a 75 ans, les prisonniers du camp nazi de Dachau étaient libérés. Mon père, Arthur Haulot, prisonnier politique, était parmi eux. Il n'y aura pas de cérémonie d'hommage cette année. Mais uniquement un concert en ligne, retransmis ici.  L’orchestre jouera une œuvre composée par un prisonnier dans le camp de Theresienstadt, Viktor Ullmann. Parce qu’il furent nombreux à se servir de leur art comme arme ultime de résistance. Mon père, lui, quand il trouvait du papier et un crayon, écrivait."

 

Ce que Laurence Vielle nous dit de Arthur Haulot :

En ce 8 mai, 75 ans après la fin de la seconde guerre mondiale, j’ai désiré faire entendre la voix d’un poète engagé, grand résistant. Un poème de guerre. "Une main"… Une main qui nous fait signe. C’est Alexis Haulot, le fils d’Arthur Haulot, qui me l’a fait connaître et je l’en remercie.

Ces mains, qui en temps de Covid ne se touchent plus, ne peuvent plus rendre hommage, se saluent de loin, manquent à mon printemps.

 

 

La poésie, révolte perpétuelle contre l’exil, le silence et la duperie.

Lawrence Ferlinghetti, "Poésie, art de l’insurrection", Éditions Maelström, 2012