Laurence Vielle lit la poésie

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Laurence Vielle lit "Rester ainsi" de Cécile Coulon

Chaque jour, la poétesse Laurence Vielle fait sonner, scander, rythmer de son souffle lumineux les mots des poètes et poétesses, et notamment de poètes belges. Découvrez un poème en prose inédit de la romancière française Cécile Coulon, écrit en mars 2020.


"Rester ainsi", Cécile Coulon

 

J’ai peur d’une chose stupide : je crains qu’une fois l’épidémie passée une partie de moi-même souhaite rester ainsi. Je sais les événements terribles dehors, je sais les événements terribles à l’intérieur d’appartements insalubres et d’hôpitaux surchargés. Que signifie "faire sa part", quand on ne doit plus bouger ?

J’ai peur d’une chose étrange : une fois que tout sera terminé, que la porte s’ouvrira sur la rue neuve à force d’avoir été lavée par la lumière du jour, une fois que nous pourrons presque nous toucher, j’ai peur qu’une partie de moi-même cesse, à jamais, de vouloir se rapprocher. Que ce qu’il y a de plus timide et fragile dans mon histoire décide de rester ainsi, caché dans l’immeuble, engoncé dans ses plis, où tout est chaud et sombre, où rien n’atteint les heures qui passent, sinon la certitude que de très lourds chagrins ont été, de cette façon, contournés et détruits.

J’ai peur d’une chose idiote : une fois que nous aurons la chance d’être sortis, d’échanger de courtes paroles, de boire aux rayons du soleil comme des chevaux malades, je sais qu’une résistance aura fait son nid dans les terreurs nocturnes et les souvenirs brûlants, j’aurais beau me répéter "tu as eu de la chance, tu as vécu dans le luxe de l’immobilité, tu n’as pris aucun risque" j’aurais beau dire cent fois ces phrases vraies un murmure dévorant répondra : nous pourrions tout autant rester ainsi.

Quand il n’y a pas d’enfants à protéger, quand il n’y a pas d’amoureuse ou d’amoureux à rassurer, quand il n’y a pas de parent malade ou seul au point de voir aux murs les ombres du passé, quand il n’y a nulle part où jeter son corps, son âme. Quand la sauvagerie contemporaine s’empare de ce qui fut il y a quelques jours seulement une forme discrète d’utilité.

Je découvre ce qu’est l’effacement provisoire de la vie des autres. Nous nous terrons dans nos chambres, sous nos toits, dans nos appartements. Nous faisons le tri sans le vouloir vraiment, nous appelons des gens que nous pensions hors des griffes de notre amour, nous n’appelons pas des gens que nous pensions très importants. Que vais-je comprendre de moi-même à mesure que le temps va passer au tamis l’ensemble de mes proches ? Suis-je seule à craindre l’immunité progressive de l’existence ?

Quand tout sera fini, nous ne le dirons pas, nous l’écrirons à peine, nous nous reconnaîtrons dans les poèmes ouverts la nuit : est-ce une vie acceptable de rester ainsi ?

Née à Clermont-Ferrand le 13 juin 1990, Cécile Coulon est une romancière, nouvelliste et poétesse française. À l’âge de 16 ans, elle publie son premier roman intitulé "Le voleur de vie" (2007). Elle passe un baccalauréat en option Cinéma. Après des études en hypokhâgne et khâgne à Clermont-Ferrand, elle poursuit des études de Lettres Modernes. En 2016, elle prépare sa thèse dont le sujet est "Le Sport et le corps dans la littérature française contemporaine".

Son premier recueil de nouvelles, "Sauvages", est paru aux Éditions Revoir en 2008. Elle publiera ensuite "Méfiez-vous des enfants sages" (2010), "Le roi n’a pas sommeil" (2012), prix Mauvais Genres France Culture / Le Nouvel Observateur, "Le rire du grand blessé" (2013), "Le cœur du pélican" (2015).

À 26 ans, elle publie son huitième livre, le roman "Trois saisons d’orage", qui obtient le prix des libraires 2017. Son premier recueil de poèmes "Les Ronces", paru en 2018 au Castor Astral, a reçu le Prix Guillaume-Apollinaire. "Une bête au paradis" paraît en septembre 2019, à l’occasion de la rentrée littéraire aux éditions L’Iconoclaste.

 

Ce que Laurence Vielle nous dit de Cécile Coulon :

Cécile Coulon, je ne la connaissais pas avant le confinement. Nous nous serions croisées à la Factorie il y a deux ans, et presque croisées à Clermont Ferrand le 14 mars 2020, mais la semaine de la poésie a été annulée. Alors, au hasard d’un post Facebook pendant ce printemps, je découvre ses mots, et je la suis maintenant ; sa façon d’écrire impudique et ciselée, comme elle respire, comme elle vit, et cela chante et cela dit l’intime qu’elle partage comme un fil d’Ariane pour traverser les temps sidérants d’aujourd’hui.

 

Le poète : une membrane pour filtrer la lumière et y disparaître.

Lawrence Ferlinghetti, "Poésie, art de l’insurrection", Éditions Maelström, 2012.