Laurence Vielle lit la poésie

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Laurence Vielle lit "Paysage aborigène" de Louise Glück, Prix Nobel de LIttérature

Laurence Vielle lit un des poèmes du Prix Nobel de Littérature 2020, Louise Glück : pour le premier week-end de la Toussaint, elle nous propose une déambulation dans ce qui semble être un cimetière. Une pensée vers l’autre monde et la frontière ténue entre eux et nous.

Texte

"Paysage aborigène" de Louise Glück dans une traduction de Cécile Holdban (co-traducteur Thierry Gillyboeuf)

Tu marches sur ton père, me dit ma mère,

et de fait, je me trouvais exactement au centre d’un tapis d’herbe, si bien tondue que cela aurait pu être la tombe de mon père,

bien qu’aucune stèle ne vienne le confirmer.
 

Tu marches sur ton père, répéta-t-elle,

plus fort cette fois, ce qui commençait à me paraître bizarre, car c’était elle qui était sourde ;

même le médecin l’avait admis.
 

Je fis un petit pas sur le côté, à l’endroit où s’arrêtait mon père et où commençait ma mère.
 

Le cimetière était silencieux.

Le vent soufflait dans les arbres ;

je pouvais entendre, très faiblement, à quelques rangées de là, des bruits de larmes,

et plus loin, un chien qui gémissait.
 

Ces bruits finirent par s’estomper. Il me vint à l’esprit

que je n’avais pas le souvenir d’avoir été amenée ici,

à ce qui ressemblait désormais à un cimetière,

bien que cela puisse n’être un cimetière que dans ma tête ; c’était peut-être un parc,

ou bien, si ce n’était pas un parc,

un jardin ou une tonnelle, exhalant, réalisai-je à présent, l’arôme des roses — la douceur de vivre remplissait l’air,

la douceur de vivre, comme on dit.
 

A un moment, je me suis aperçue que j’étais seule.

Où étaient partis les autres,

mes cousins et ma sœur, Caitlin et Abigail ?
 

A présent, la lumière déclinait.

Où était la voiture qui attendait de nous ramener chez nous ?
 

Je commençai à chercher une solution.

Je sentais l’impatience me gagner, confinant, je dirais, à l’angoisse.

Finalement, au loin, j’aperçus un petit train,

à l’arrêt semblait-il, derrière le feuillage,

le conducteur appuyé, désœuvré, contre le chambranle d’une porte, fumait une cigarette.
 

Ne m’oubliez pas, criai-je en courant à travers tous ces parterres,

tous ces pères et toutes ces mères…
 

Ne m’oubliez pas, criai-je, quand j’arrivai près de lui.

Madame me dit-il en montrant les rails,

vous voyez bien que c’est la fin,

les rails ne vont pas plus loin.
 

Ses paroles étaient dures mais ses yeux étaient bons :

[…] (cela m’encouragea à défendre mon cas bec et ongles.)

Mais ils vont dans l’autre sens, dis-je,

(et je remarquai qu’ils étaient solides,

comme s’ils devaient effectuer encore de nombreux retours.)
 

Vous savez, dit-il, notre travail est difficile :

nous sommes confrontés à tant de chagrins et de désillusions.

Il me regardait avec de plus en plus de franchise.

J’étais comme vous autrefois, ajouta-t-il,

j’aimais l’agitation.
 

Désormais je parlais à un vieil ami :

Et toi, dis-je, car il était libre de partir,

tu ne souhaites pas rentrer chez toi,

revoir la ville ?
 

C’est chez moi ici, dit-il.

La ville – la ville c’est là où je disparais.
 

La poésie avec de l’absence fait de la présence

Serge Pey

Le mot de Laurence Vielle

Je ne connaissais pas Louise Glück avant le 8 octobre 2020. J’ai de suite cherché des poèmes traduits de la poétesse sur la toile. Presqu’impossible. J’ai découvert quelques poèmes courts, et pour finir j’ai trouvé ce poème traduit par Cécile Holdban et Thierry Gillyboeuf. Je les remercie vivement pour nos échanges.

C'est une autrice peu connue en France, car peu traduite dans notre langue, qui a été a mise en lumière ce jeudi 8 octobre : la poétesse américaine Louise Glück a reçu le prix Nobel de littérature. Une récompense surprise célébrant une œuvre qui "rend l'existence individuelle universelle", écrit Pauline Petit dans son article Le Nobel de littérature pour Louise Glück et sa poésie "simple et fluide" publié sur France Culture le 8 octobre dernier. 

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