Laurence Vielle lit la poésie

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Laurence Vielle lit "Lorsque l’enfant était enfant" de Peter Handke

Chaque jour, la poétesse Laurence Vielle fait sonner, scander, rythmer de son souffle lumineux les mots des poètes et poétesses, et notamment de poètes belges. Découvrez un poème de l’écrivain autrichien Peter Handke, de 1987. C’est un poème de Peter Handke qui traverse tout le film de Wim Wenders, "Les Ailes du désir", lui-même long poème sur la vie et l’amour.


"Das Lied vom Kindsei" ("Lorsque l’enfant était enfant"), Peter handke

 

Lorsque l’enfant était enfant,

Il marchait les bras ballants, Il voulait que le ruisseau soit une rivière

Et la rivière un fleuve, Et que cette flaque d’eau soit la mer.

 

Lorsque l’enfant était enfant,

Il ne savait pas qu’il était enfant, Pour lui, tout avait une âme

Et toutes les âmes n’en faisaient qu’une.

 

Lorsque l’enfant était enfant,

Il n’avait d’opinion sur rien, Il n’avait pas d’habitude

Souvent, il s’asseyait en tailleur, Partait en courant,

Il avait une mèche rebelle, Et il ne faisait pas de mines quand on le photographiait.

 

Lorsque l’enfant était enfant, vint le temps des questions comme celles-ci : Pourquoi est-ce que je suis moi et pourquoi est-ce que je ne suis pas toi ? Pourquoi est-ce que je suis ici et pourquoi est-ce que je ne suis pas ailleurs ? Quand a commencé le temps et où finit l’espace ? La vie sous le soleil n’est-elle rien d’autre qu’un rêve ? Ce que je vois, ce que j’entends, ce que je sens, n’est-ce pas simplement l’apparence d’un monde devant le monde ? Est-ce que le mal existe véritablement ? Est-ce qu’il y a des gens qui sont vraiment mauvais ? Comment se fait-il que moi qui suis moi, avant que je le devienne, je ne l’étais pas,

Et qu’un jour moi qui suis moi, je ne serai plus ce moi que je suis ?

 

[…] Lorsque l’enfant était enfant, Il s’est réveillé un jour dans un lit qui n’était pas le sien Et maintenant, ça lui arrive souvent. Beaucoup de gens lui paraissaient beaux Et maintenant, avec beaucoup de chance, quelques-uns. […]

 

Lorsque l’enfant était enfant, Le jeu était sa grande affaire Et maintenant, il s’affaire comme naguère Mais seulement quand il s’agit de son travail.

 

Lorsque l’enfant était enfant, Les pommes et du pain lui suffisaient comme nourriture, Et c’est toujours ainsi. […]

 

Au sommet de chaque montagne, il avait le désir d’une montagne encore plus haute,

Et dans chaque ville, le désir d’une ville encore plus grande, Et c’est toujours ainsi. […] Un inconnu l’intimidait, Et c’est toujours ainsi. Il attendait la première neige et toujours il l’attendra.

Lorsque l’enfant était enfant, il a lancé un bâton contre un arbre, comme un javelot Et il y vibre toujours.

Écrivain, dramaturge et réalisateur autrichien, auteur du scénario du film "Les Ailes du désir" et dont les œuvres ont été simultanément célébrées et sévèrement critiquées pour leur caractère provoquant et leur usage de techniques non conventionnelles, Peter Handke est né à Griffen (Carinthie) le 6 décembre 1942.

Il est lauréat du prix Nobel de littérature 2019. Peter Handke est le fils d’une femme qui appartient à la minorité slovène autrichienne, et d’un soldat allemand, employé de banque dans le civil et stationné en Carinthie. Peu avant sa naissance, sa mère épouse un autre soldat allemand, conducteur de tramway dans le civil. Le jeune Peter vit avec eux à Berlin-Est avant de retourner à Griffen. L’alcoolisme grandissant de son beau-père, Bruno Handke, et l’étroitesse des conditions de vie sociale dans cette petite ville isolée, le conduiront plus tard à se révolter continuellement contre les habitudes et les restrictions de la vie.

Pour ne citer que quelques titres de son immense œuvre romanesque, la grande majorité traduite en français par le grand traducteur et écrivain, Georges-Arthur Goldshmidt : "L’angoisse du gardien de but au moment du penalty" (1970) ; "La courte lettre pour un long adieu" (1972) ; "Le malheur indifférent" (1972), "La femme gauchère" (1976) ; "L’après-midi d’un écrivain" (1987) ; "Par une nuit obscure, je sortis de ma maison obscure" (1997) ; "Une année dite au sortir de la nuitée (2012), etc. Mais il y a aussi le théâtre, les essais, les scénarios…

 

Ce que Laurence Vielle nous dit de Peter Handke :

J’avais 19 ans lorsque j’ai vu les Ailes du désir. Une trace indélébile.

Le poème est la fleur d’un instant d’éternité.

Lawrence Ferlinghetti, "Poésie, art de l’insurrection", Éditions Maelström, 2012.