Laurence Vielle lit la poésie

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Laurence Vielle lit "Les paroles dégelées" de François Rabelais

Chaque jour, la poétesse Laurence Vielle fait sonner, scander, rythmer de son souffle lumineux les mots des poètes et poétesses, et notamment de poètes belges. Découvrez un extrait de l'écrivain humaniste français de la Renaissance François Rabelais, issu du Quart Livre.


"Les paroles dégelées", François Rabelais

 

En pleine mer, (…) Pantagruel se leva pour scruter l’horizon et nous dit : "Mes compagnons, vous n’entendez pas quelque chose ? Il me semble que j’entends des gens qui parlent en l’air, et pourtant je ne vois personne. Écoutez."

Nous fûmes bien attentifs, et de toutes nos oreilles nous sondions l’air (…), pour discerner si des voix ou quelque son s’y répandaient (…). Plus nous persévérions pour écouter, plus nous discernions les voix, jusqu’à entendre des mots entiers.

Cela nous effraya grandement, et non sans cause, de ne voir personne et d’entendre des voix et des sons si divers, d’hommes, de femmes, d’enfants, de chevaux : si bien que Panurge s’écria : "Ventre Bleu est-ce un mauvais tour ? Nous sommes perdus ! Fuyons ! C’est une embuscade... (…) Fuyons ! Je n’ai pas de courage quand je suis en mer. (...) Fuyons, nous ne sommes pas de taille contre eux. Ils sont dix contre un, je vous en assure. (...) Nous sommes morts. Par tous les diables, fuyons !" (…)

Le capitaine fit cette réponse : "Ne vous effrayez de rien. Ici se trouvent les confins de la mer glaciale, sur laquelle s’est déroulée au commencement de l’hiver dernier une grosse et félonne bataille, entre les Arismapiens et les Néphélibates. Alors tout gela en l’air, les paroles et les cris des hommes et des femmes, le choc des masses, les heurts des harnais, des armures, les hennissements des chevaux, et tout le vacarme d’un combat. Maintenant que la rigueur de l’hiver est passée, et que reviennent la paix et la douceur des beaux jours, ce qui a gelé fond et se fait entendre."

"Par Dieu, dit Panurge, je le crois. Mais pourrions-nous en voir une de près ? [...]"

Tenez, tenez, dit Pantagruel, en voici qui ne sont pas encore dégelées."

Il nous jeta alors sur le pont de pleines poignées de paroles gelées, qui semblaient des dragées en forme de perles de toutes les couleurs.

Nous y vîmes des mots de gueule, des mots d’azur, des mots de sable, des mots dorés. Ils fondaient parce qu’ils se réchauffaient entre nos mains, et nous les entendions réellement. Mais nous ne les comprenions pas, car c’était une langue inconnue. (…) Pantagruel en jeta sur le pont trois ou quatre poignées.

Et je vis des paroles bien piquantes, des paroles sanglantes, (...) des paroles horribles, et d’autres assez désagréables à voir. Et quand elles furent toutes fondues, nous entendîmes : hin, hin, hin, hin, his, ticque, torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, on, on, on, on, ououououon, goth, mathagoth, et je ne sais quels autres mots barbares. C’étaient les bruits du choc et du hennissement des chevaux lors de l’assaut. (…)

Cela nous amusa beaucoup. Je voulais mettre quelques mots de gueule dans l’huile, pour bien les conserver. Mais Pantagruel m’en empêcha et déclara que c’était de la folie de faire des réserves de ce dont on ne manque jamais.

François Rabelais est un écrivain français humaniste de la Renaissance, né à la Devinière à Seuilly, près de Chinon (dans l’ancienne province de Touraine). Il est à la fois ecclésiastique et anticlérical, chrétien et considéré par certains comme libre penseur, médecin et bon vivant : sa personnalité semble parfois contradictoires. Au cours de sa vie, il est pris dans la tourmente politique et religieuse de la Contre-Réforme et se montre sensible et critique vis-à-vis des grandes questions de son temps.

Le regard porté sur sa vie et son œuvre a évolué au fil des époques et des courants de pensée. Admirateur d'Érasme, il manie la parodie et la satire et lutte en faveur de la tolérance, de la paix, d'une foi évangélique et d'un retour au savoir de l'Antiquité gréco-romaine, au-delà des "ténèbres gothiques" qui caractérisent selon lui le Moyen Âge. Il reprend les thèses de Platon pour contrer les dérives de l'aristotélisme.

Rabelais s'en prend aux abus des princes et des hommes d'Église. Il leur oppose la pensée humaniste évangélique, et la culture populaire et paillarde, marquée par le goût du vin et des jeux, manifestant par ailleurs une foi chrétienne humble et ouverte, loin de toute pesanteur ecclésiastique. Son réquisitoire à l'encontre des théologiens de la Sorbonne et ses expressions crues, parfois obscènes, lui attirent les foudres de la censure des autorités religieuses, surtout à partir de la publication du Tiers Livre.

Il partage avec le protestantisme la critique de la scolastique et du monachisme, mais le réformateur religieux Jean Calvin s'en prend également à lui en 1550. Ses œuvres majeures, comme Pantagruel (1532) et Gargantua (1534), qui tiennent à la fois de la chronique, du conte avec leurs personnages de géants, de la parodie héroï-comique, de l'épopée et du roman de chevalerie, mais qui préfigurent aussi le roman réaliste, satirique et philosophique, sont considérées comme une des premières formes du roman moderne.

 

Ce que Laurence Vielle nous dit de François Rabelais :

Rabelais, oui, je l’avais feuilleté, je collectionnais adolescente les différentes éditions du Quart Livre, du Tiers Livre, de Pantagruel, et de Gargantua (Car grand tu as !). Et puis, dans un cours de littérature à l’université, Tanguy Logé nous lit l’épisode des paroles dégelées. Je le relis souvent. Tout ce qui est là autour et qui attend notre oreille, nos mains, nos souffles pour reprendre vie, pour vivre. L’invisible que nous rendons visible par nos êtres au monde.

 

La poésie est faite d’auréoles dissoutes dans des océans de sons.

Lawrence Ferlinghetti, "Poésie, art de l’insurrection", Éditions Maelström, 2012.