Laurence Vielle lit la poésie

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Laurence Vielle lit "Les fenêtres" de Charles Baudelaire

Chaque jour, la poétesse Laurence Vielle fait sonner, scander, rythmer de son souffle lumineux les mots des poètes et poétesses, et notamment de poètes belges. Découvrez un poème de Charles Baudelaire, extrait de l’album "Petits poèmes en prose", paru en 1869.


"Les fenêtres", Charles Baudelaire

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

Par-delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.

Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.

Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.

Peut-être me direz-vous : " Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? "

Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi,

si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?

Charles Baudelaire est un poète symboliste et critique d’art français. Né en 1821, il perd son père à l’âge de 6 ans. Sa mère se remarie un an plus tard avec le général Aupick, mais il refuse cette union et sera toujours en opposition avec ce militaire aux valeurs et aspirations très différentes des siennes. Sa famille n’apprécie pas la vie dissolue du jeune homme et le convainc de s’embarquer en 1841 à bord d’un paquebot pour les Indes, un voyage qui constituera pour lui une source d’inspiration. Même s’il ne va pas au terme de son voyage, il en retire beaucoup d’impressions dont il s’inspire dans ses poèmes ("L’Albatros", "Parfum exotique", etc.).

En 1442, Baudelaire rentre à Paris. Il dépense sans compter l’héritage de son père, ce qui incite sa famille à le placer sous tutelle judiciaire. Il est alors contraint de travailler pour subvenir à ses besoins et devient journaliste et critique d’art. Il se forme un goût de l’esthétique. C’est à cette époque qu’il commence à écrire certains poèmes des Fleurs du mal. En 1847, il découvre l’écrivain américain Edgar Allan Poe, dont il traduira de nombreuses œuvres.

En juillet 1857, Charles Baudelaire publie son œuvre majeure : Les Fleurs du Mal. Ce recueil de poèmes est condamné "pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs". Baudelaire et son éditeur sont contraints de payer une lourde amende. Une nouvelle édition est produite en 1861, d’où sont supprimés six poèmes, conformément au jugement prononcé. Le recueil ne sera réhabilité devant la Cour de cassation qu’en 1949, bien après la mort du poète le 31 août 1867.

"Petits Poèmes en prose", également connu sous le titre "Le Spleen de Paris", est un recueil posthume de poèmes en prose de Charles Baudelaire, établi par Charles Asselineau et Théodore de Banville. Il est publié en 1869 dans le quatrième volume des Œuvres complètes de Baudelaire, chez l’éditeur Michel Levy.

 

Ce que Laurence Vielle nous dit de Julos Beaucarne :

Les fenêtres, elles nous parlent sans cesse en ces temps confinés. Dans la ville où je vis, j’ai aperçu des voisins, j’ai imaginé aussi des vies derrière des fenêtres. Des échappées belles. "Les fenêtres" de Baudelaire, un "petit poème en prose" parfaitement ciselé. Un régal de le dire. Il y a aussi dans ces "petits poèmes en prose", "Enivrez-vous". Qui m’enivre chaque fois. Et puis, celui-ci, court, parfait, mystérieux. "L’étranger" :

L’Etranger - Charles Baudelaire

Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ? — Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère. — Tes amis ? — Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu. — Ta patrie ? — J’ignore sous quelle latitude elle est située. — La beauté ? — Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle. — L’or ? — Je le hais comme vous haïssez Dieu. — Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ? — J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

 

La poésie : des gens qui rient derrière des volets clos dans une ruelle la nuit.

Lawrence Ferlinghetti, "Poésie, art de l’insurrection", Éditions Maelström, 2012.