Laurence Vielle lit la poésie

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Laurence Vielle lit "Le savon" de Francis Ponge

Chaque jour, la poétesse Laurence Vielle fait sonner, scander, rythmer de son souffle lumineux les mots des poètes et poétesses, et notamment de poètes belges. Découvrez des extraits de Francis Ponge publiés en 1942.


Extraits de "Le savon" - Francis Ponge

Si je m’en frotte les mains, le savon écume, jubile… […]. Pierre magique !

Il y a beaucoup à dire à propos du savon. Exactement tout ce qu’il raconte de lui-même jusqu’à la disparition complète, épuisement du sujet. Voilà l’objet même qui me convient.

Le savon a beaucoup à dire. Qu’il le dise avec volubilité, enthousiasme. Quand il a fini de le dire, il n’existe plus.

Une sorte de pierre, mais qui ne se laisse pas rouler par la nature : elle vous glisse entre les doigts et fond à vue d’œil plutôt que d’être roulée par les eaux. Le jeu consiste justement alors à la maintenir entre vos doigts et l’y agacer avec la dose d’eau convenable, afin d’obtenir d’elle une réaction volumineuse et nacrée… Qu’on l’y laisse séjourner, au contraire, elle y meurt de confusion.

Une sorte de pierre, mais (oui ! une-sorte-de-pierre-mais) qui ne se laisse pas tripoter unilatéralement par les forces de la nature : elle leur glisse entre les doigts, y fond à vue d’œil. Elle fond à vue d’œil, plutôt que de se laisser rouler par les eaux.

Il n’est, dans la nature rien de comparable au savon. Point de galet, de pierre aussi glissante, et dont la réaction entre vos doigts, si vous avez réussi à l’y maintenir en l’agaçant avec la dose d’eau convenable, soit une bave aussi volumineuse et nacrée, consiste en tant de grappes de pléthoriques bulles. Les raisins creux, les raisins parfumés du savon. Agglomérations.

Il gobe l’air, gobe l’eau tout autour de vos doigts. Bien qu’il repose d’abord, inerte et amorphe dans une soucoupe, le pouvoir est aux mains du savon de rendre consentantes, complaisantes les nôtres à se servir de l’eau, à abuser de l’eau dans ses moindres détails. Et nous glissons ainsi des mots aux significations, avec une ivresse lucide, ou plutôt une effervescence, une irisée quoique lucide ébullition à froid, d’où nous sortons d’ailleurs les mains plus pures qu’avant le commencement de cet exercice.

Le savon est une sorte de pierre, mais pas naturelle : sensible, susceptible, compliquée. Elle a une sorte de dignité particulière. Loin de prendre plaisir à se faire rouler par les forces de la nature, elle leur glisse entre les doigts ; y fond à vue d’œil, plutôt que de se laisser rouler unilatéralement par les eaux.

Écrivain et poète français, Francis Ponge naît à Montpellier le 27 mars 1899 et meurt au Bar-sur-Loup, dans les Alpes Maritimes, le 6 août 1988. Il fréquente le mouvement surréaliste sans y adhérer totalement et soutient le parti socialiste à la fin de la Première Guerre mondiale, puis, dès 1937, le parti communiste, dont il restera membre 11 ans.

Dès l’âge de 17 ans, Francis Ponge se révolte contre le parler ordinaire. Il éprouve le sentiment d’un "drame de l’expression", un désir de s’exprimer qu’il appelle "rage de l’expression", confronté à un langage dont les imperfections peuvent fausser le discours. Dans ce cadre, Ponge s’approprie la conception du poète de Lautréamont : il doit être "plus utile qu’aucun citoyen de sa tribu" en inventant un langage que les autres emploieront ensuite. Cela implique que le poète doit pouvoir à la fois maîtriser le langage et comprendre ce qu’il peut dire des choses les plus simples.

S’écartant de tout sentimentalisme romantique, Ponge choisit de consacrer son écriture aux choses familières de la vie et s’astreint à en construire des "définitions-descriptions", comme c’est le cas ici, dans "Le savon". Un travail qui aboutit en 1942 à la publication du "Parti pris des choses".

 

Voici ce que Laurence Vielle nous dit de Francis Ponge :

Adolescente, j’ai découvert la poésie de Francis Ponge. Et le monde des choses s’est ouvert à moi dans un nouveau sens, comme lorsque l’on ouvre son œuf à la coque par le petit bout alors que jusque-là on l’ouvrait par le gros bout. Sans cesse, il travaille la langue pour qu’elle colle au plus près de l’objet, il la triture la remet sur l’ouvrage, la décarcasse, essaye de la rendre adéquate à l’objet qui s’échappe toujours.

 

La poésie, c’est une pensée sur l’oreiller après l’amour.

Lawrence Ferlinghetti, "Poésie, art de l’insurrection", Éditions Maelström, 2012

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