Laurence Vielle lit la poésie

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Laurence Vielle lit "Je travaille pas" de Pierre Soletti

Chaque jour, la poétesse Laurence Vielle fait sonner, scander, rythmer de son souffle lumineux les mots des poètes et poétesses, et notamment de poètes belges. Découvrez un poème de Pierre Soletti, paru aux éditions Petit Va.


"Je travaille pas", Pierre Soletti

 

Travailler c’est trop dangereux

on peut se casser un rêve au travail

se fouler une envie d’autre chose

s’arrêter de grandir aussi si on travaille trop

travailler ça peut contenir des enfants dedans

y a de grands imbéciles heureux qui sont imbéciles heureux

de faire travailler des enfants

ça existe

travailler ça peut glisser du mauvais côté de la barrière et après quoi ?

comment fait-on pour récupérer ses bonnes intentions ?

travailler ça oblige à mettre ses phares le matin

quand on préférerait éclairer son lit avec une lampe de poche pour lire

ou juste faire une tente secrète avec les draps pour y loger ses mystères

travailler ça se faufile dans les horloges pour faire tourner les aiguilles

et en dépit du bon sens, parfois

travailler ça fait se dégonfler très vite les sorties de secours

travailler ça fait suer

travailler ça peut se compliquer très vite

travailler ça peut polluer le paysage même à l’intérieur de la tête

travailler ça fait des gribouillis partout dedans les pensées

travailler c’est y laisser son sang chaud pour des gens qui ont du sang froid

travailler ça contient des morceaux de solitude tellement grands

qu’on se perd dedans

travailler ça n’aime pas les paresseux alors que moi je les aime bien dans les arbres

encore que travailler ça aime bien la monnaie de singe

travailler ça fait obéir à la tyrannie du réveil

au lieu de faire des plis dans sa couette

ou de se caler bien confortablement avec les oreillers pour mettre le feu aux ombres chinoises avec une lampe-torche

travailler ça s’invite rapidement à table si on n’y prend pas garde

travailler je vois pas pourquoi on en fait tout un plat

travailler ça fait perdre son temps pour gagner de l’argent

que l’on dépensera pour rattraper le temps perdu

travailler c’est trop dangereux c’est pour ça que je travaille pas

et j’en ai fait mon métier

travailler c’est sans fin

À quatre ans, Pierre Soletti dessine des poèmes à la machine à écrire. Plus tard, c’est sur les murs des villes qu’on le surprendra à peindre des signes. Descendant la rivière d’une lignée de conteurs jusqu’en Andalousie, il fait une entrée fracassante dans le microcosme de la poésie contemporaine, en passant par la petite porte, comme tout le monde, et en ne retrouvant jamais la sortie, ni la grande porte… Depuis lors, il donne des lectures publiques, sculpte des copeaux de mots pour la scène, parfois pour la jeunesse dans des albums subtilement engagés. Il écrit des récits, des nouvelles, des romans, des essais, du théâtre et des chansons pour Facteur Zèbre, L’Electric Pop Art Ensemble, BLaNc, Charlie Brown is not dead et quelques autres privilégiés, sans jamais quitter la poésie pour autant. Découvert par hasard alors qu’il harcelait une maison d’éditions, c’est finalement sa grand-mère qui le fera publier et ne cessera de le soutenir. Alcoolique espiègle, fumeur essayiste, drogué à l’eau de la vie, dépressif jubilatoire, c’est en un seul souffle qu’il fait résonner une vie d’humain dans tous ses livres et chacun de ses actes.

 

Ce que Laurence Vielle nous dit de Pierre Soletti :

Pierre Soletti, quand il travaille dit qu’il ne travaille pas, quand il est au festival, il présente les autres poètes, il est musicien poète inventeur relieur façonneur… Et il vient de m’écrire ce matin ces mots : "Tu peux écrire que j’enfile ma journée comme un bonnet sur ma tête… Tu peux dire que les mots parfois suffisent et parfois ne suffisent pas… que je laisse des miettes dans les livres que je lis ou que j’écris pour retrouver la sortie si je me perds… parce que je connais des phrases qui changent de direction à chaque ligne… Tu peux dire que pour moi la vie est un lampadaire mystérieux qui s’éclaire et qui s’éteint sans que je n’y puisse rien… tu peux dire que j’écris des poèmes pour affronter le beau temps&lutter contre le mauvais… ou que parfois, j’écris sur des pages de nuit infinie…"

 

La poésie est la redécouverte de soi contre la tribu.

Lawrence Ferlinghetti, "Poésie, art de l’insurrection", Éditions Maelström, 2012