Laurence Vielle lit la poésie

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Laurence Vielle lit "Je suis le poème", un inédit de Dominique Sampiero

Laurence Vielle partage avec nous un poème inédit du poète français Dominique Sampiero qui s’intitule "Je suis le poème".

Texte

Au pays des Gazanias

là où chaque année un désert se change

en immense jardin de fleurs

quand une femme décide d’avoir un enfant

elle s’allonge pour se reposer

à l’ombre d’un Acacia Erioloba,

et rêve du poème de l’enfant qui veut naître.

 

Entre midi et minuit

à l’angle où le soleil décline vers sa mort

elle déclame trois fois son texte

à voix haute

aux fleurs, aux branches

et aux racines immenses de l’arbre

jusqu’à éclosion d’une gousse blanche

en forme d’oreille

 

Après avoir cueilli cette bogue

appris par cœur et mémorisé

toutes les métaphores de l’enfant qui va naître

elle rencontre l’homme qui sera le père

pour partager avec lui l’écale

et lui enseigner le poème

 

Ils font l’amour,

ils se caressent et se murmurent à l’oreille

le poème de l’enfant qui va naître

afin de l’inviter

et leurs corps ne font qu’un

 

Le père et la mère boivent ensemble

et dans un même baiser

l’eau de la gousse blanche en forme d’oreille

 

Lorsque la mère est enceinte

elle enseigne le poème de l’enfant qui va naître

aux sages-femmes

et aux femmes aînées du village

 

À la sortie de l’enfant des eaux de sa mère

les vieilles femmes et les témoins autour de lui

récitent son poème

pour l’accueillir.

 

Au fur et à mesure que l’enfant grandit

les autres villageois apprennent le poème ;

Que l’enfant tombe ou se fasse mal,

il se trouve toujours quelqu’un

pour le relever et lui réciter ;

 

De même,

si l’enfant fait quelque chose de merveilleux

ou traverse avec succès les frontières de son pays

les gens du village lui psalmodient

en frappant des mains pour l’encourager ;

 

Dans le mariage,

les poèmes sont scandés à l’unisson

par les invités et les futurs mariés ;

Il y a une autre occasion

où les villageois prononcent pour l’enfant :

Si, à n’importe quel moment de sa vie

la personne commet un crime ou un acte social aberrant

l’individu est appelé au centre du désert

et les gens de la communauté

se rassemblent en cercle autour de lui

Puis ils formulent son poème jusqu’au vertige

ouvrant ainsi l’autre porte de la vraie conscience

Ainsi va le verbe.

 

Lorsque vous connaissez

votre propre poème,

vous n’avez pas envie

ou besoin de faire quoi que ce soit

qui nuirait à l’autre ou à votre propre conscience-

 

Devenu vieux,

l’enfant se couche une dernière fois dans son lit

tous les villageois connaissent son poème

et lui profèrent les uns après les autres

serrant affectueusement la main du mourant à l’agonie pour le rassurer

Jusqu’à ce qu’il ouvre les yeux à l’éternité

 

Un jour, comme lui,

nous irons très loin perdre tout ce que nous sommes, sans aucune peur.

Le poème aura raison de nous.

De notre amour aussi.

Nous serons ici.

 

Dominique Sampiero

Inspiré d’une pratique des Himbas de Namibie en Afrique australe.

Le mot de Laurence Vielle

Dominique Sampiero, je l’ai rencontré il y a quelques années dans la maison où il vit. Il a commencé par m’offrir un délicieux repas, il est fin cuisinier, et puis j’ai découvert un de ses recueils que je devais lire : " les mauvaises herbes ". Cela commence comme ça :

Les jardins sont l’âme oubliée du monde, une jachère entre le corps et la lumière, le ciel et le pire de notre passage dans les hautes herbes. On y marche dans l’enfance, en parlant aux fleurs comme à des anges de pétale, joyeux de voir le lombric multiplier sa blessure en anneaux et frères de chair.

Depuis, je n’ai eu de cesse de m’abreuver à ses mots, et à son immense tendresse.

Ce qu’il dit de lui :

Dominique Sampiero a toujours rêvé d’être avocat, chanteur lyrique et de dessiner des robes. Depuis l’enfance, il a peur des gros chiens, des chevaux qui s’emballent. Et des gens qui font semblant. Il est convaincu qu’un jour l’Olympia lui ouvrira ses portes pour une lecture avec Django Reinhardt à la guitare. En attendant, il pêche la carpe de nuit et s’entraîne pour un tour du monde en marchant chaque matin autour de son village.

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