Laurence Vielle lit la poésie

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Laurence Vielle lit "Femmes et hommes" de Julos Beaucarne

Chaque jour, la poétesse Laurence Vielle fait sonner, scander, rythmer de son souffle lumineux les mots des poètes et poétesses, et notamment de poètes belges. Découvrez un texte du poète belge Julos Beaucarne, extrait de l’album "Le jaseur boréal", paru en 2006.


"Femmes et hommes", Julos Beaucarne

 

Femmes et hommes de la texture de la parole et du vent

Qui tissez des tissus de mots au bout de vos dents

Ne vous laissez pas attacher

Ne permettez pas qu’on fasse sur vous des rêves impossibles

On est en amour avec vous

Tant que vous correspondez au rêve que l’on a fait sur vous,

Alors le fleuve Amour coule tranquille

 

Les jours sont heureux sous les marronniers mauves

Mais s’il vous arrive de ne plus être

Ce personnage qui marchait dans le rêve

Alors soufflent les vents contraires

Le bateau tangue, la voile se déchire

On met les canots à la mer

Les mots d’amour deviennent des mots couteaux

Qu’on vous enfonce dans le cœur

La personne qui hier vous chérissait,

Aujourd’hui vous hait.

La personne qui avait une si belle oreille

Pour vous écouter pleurer et rire

Ne peut plus supporter le son de votre voix

 

Plus rien n’est négociable

On a jeté votre valise par la fenêtre

Il pleut et vous remontez la rue dans votre pardessus noir

Est-ce aimer que de vouloir que l’autre

Quitte sa propre route et son propre voyage ?

Est-ce aimer que d’enfermer l’autre

Dans la prison de son propre rêve ?

 

Femmes et hommes de la texture de la parole et du vent

Qui tissez des tissus de mots au bout de vos dents

Ne vous laissez pas rêver par quelqu’un d’autre que vous-même

Chacun a son chemin qu’il est seul parfois à comprendre

Femmes et hommes de la texture de la parole et du vent

Si nous pouvions être d’abord toutes

Et tous et avant tout et premièrement

Des amants de la Vie

Alors nous ne serions plus ces éternels questionneurs, ces éternels mendiants

Qui perdent tant d’énergie et tant de temps

À attendre des autres, des signes, des baisers, de la reconnaissance

 

Si nous étions avant tout et premièrement des amants de la Vie

Tout nous serait cadeau, nous ne serions jamais déçus

On ne peut se permettre de rêver que sur soi-même

Moi seul connais le chemin qui conduit au bout de mon chemin

Chacun est dans sa vie et dans sa peau

À chacun sa texture, son tissage et ses mots

Julos Beaucarne (Jules Beaucarne de son vrai nom), est un chanteur, poète, conteur, comédien, écrivain et sculpteur belge, né le 27 juin 1936 dans la ville d’Écaussinnes. Il chante tant en français qu’en wallon. Il vit désormais à Tourinnes-la-Grosse en Brabant wallon (Belgique).

Entre 1961 et 1966, il est comédien à Bruxelles (surtout au Rideau de Bruxelles et au théâtre de l’Alliance). Il enregistre son premier 45 tours en 1964 et sort son premier 33 tours en 1967, "Julos chante Julos". Il en publie ensuite de nombreux autres, comme "L’Enfant qui veut vider la mer" (1968), "Julos chante pour vous" (1969), "Chandeleur 75" (1975), "Les Communiqués colombophiles" (1976), "Julos au Théâtre de la ville" (1977), "La P’tite Gayole" (1981), "Chansons d’amour" (2002), double album d’un concert donné avec Barbara d’Alcantara (pseudonyme de Barbara Sernells) à la ferme de Wahenges, près de son village de Tourinnes-la-Grosse, et deux CD où il chante des poèmes qu’il a mis en musique.

Ces albums se présentent comme des montages de chansons, de poèmes récités, de monologues humoristiques, de "prises de sons et d’extraits de voix", etc. Chaque album est ainsi une ambiance, plus qu’un concept, dont les chansons traduisent de multiples façons un état d’âme particulier où se mêlent la révolte ("Lettre à Kissinger", "Bosnie-Herzégovine"), la tendresse ("Y vaut meyeu s’bêtchi"), l’humour ("Pompes funèbres") et le quotidien, comme la voix de son voisin Ferdinand dans les "Communiqués colombophiles".

C’est à la suite du meurtre de sa compagne Loulou (Louise-Hélène France) par un déséquilibré, à la Chandeleur 1975, que son style devient encore plus profondément humaniste. Il écrit cette nuit-là une lettre ouverte, analysant la culpabilité de la société qui arme les mains des assassins, assorti d’un appel à “reboiser l’âme humaine” par “l’amour, l’amitié et la persuasion”. Nombre de ses chansons et de ses textes se rapportent à cette “séparance”, comme il dit. Après ce drame, il voyage, en particulier au Québec et renforce ses liens avec les chanteurs francophones de la culture du Kébek, selon la graphie du poète Raôul Duguay.

Julos est dans la vie comme dans ses chansons, simple, authentique, fidèle à son humanisme. En perpétuelle recherche d’un monde meilleur, il n’hésite pas à s’engager et à soutenir les causes qui lui paraissent justes et émancipatrices des hommes et des femmes du "village global". Il se définit lui-même comme étant un homme dont “le terroir, c’est les galaxies

 

Ce que Laurence Vielle nous dit de Julos Beaucarne :

Ce poème, il m’a fait du bien à certains moments de ma vie, et même chaque fois que je le relis. D’ailleurs, j’aime toujours écouter Julos Beaucarne dire ses mots et le lire. J’aime aussi le savoir encore vivant dans notre pays ; ses poèmes nous parlent, pour toujours.

 

La poésie, c’est le soleil qui coule à flots dans les entrelacs du matin.

Lawrence Ferlinghetti, "Poésie, art de l’insurrection", Éditions Maelström, 2012.