Laurence Vielle lit la poésie

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Laurence Vielle lit des extraits du "Sel de la vie" de Françoise Héritier

Chaque jour, la poétesse Laurence Vielle fait sonner, scander, rythmer de son souffle lumineux les mots des poètes et poétesses, et notamment de poètes belges. Découvrez des extraits de Françoise Héritier, tirés du "Sel de la vie", paru aux éditions Odile Jacob.


"Le Sel de la vie", Françoise Héritier

 

Il y a une forme de légèreté et de grâce dans le simple fait d’exister, au-delà des occupations, au-delà des sentiments forts, au-delà des engagements politiques et de tous ordres, (..) ce petit plus qui nous est donné à tous : le sel de la vie… toutes ces choses agréables auxquelles notre être profond aspire.

(…) les fous rires, (…) les lettres manuscrites, le café au soleil, la sieste à l’ombre, manger des cerises sur l’arbre, (…) chercher à se remémorer les paroles de chansons d’autrefois, (…) jouer avec son chat, (…) mettre un beau couvert, (…) danser (ah ! danser), (…) se vautrer sur un canapé, flâner dans les rues en faisant du lèche-vitrine, (…) jouer au Scrabble ou aux dominos, (…) l’odeur des croissants chauds dans la rue, (…) écouter les cris joyeux d’enfants en récréation, se repaître de glaces ou de chocolats, les moments où l’on sait qu’on plaît, qu’on vous regarde et qu’on vous écoute,(…) faire la grasse matinée,(…) retrouver des amis qu’on n’a plus vu depuis des lustres, prêter vraiment l’oreille aux autres, (…) se gorger de fraises des bois, prendre les chemins côtiers un jour de grand vent, (…) se creuser la tête pour savoir ce qui ferait plaisir à l’autre, marcher nu-pieds, (…) marcher à contre-courant, (…) faire un feu qui crépite bien, (…) secouer ses cheveux en tous sens, (…) pleurer au cinéma, (…) être heureux quand son enfant l’est, (…) plonger ses mains dans la mousse des sous-bois ou des lessives, (…) avoir le cœur battant, (…) suivre le vol d’une hirondelle au milieu des autres, (…) arroser ses plantes et leur parler, (…) traîner des pieds dans les feuilles mortes, sourire tendrement à la photo de sa grand-mère, (…) dormir sur l’épaule de quelqu’un, écouter la Callas ou gémir le vent ou crépiter la grêle, (…) caresser, être caressé, embrasser, être embrassé, enlacer, être enlacé, s’étonner d’être toujours en vie, (…) ôter un caillou de son soulier, prendre un bain de minuit, (…) faire des ricochets, trouver des champignons, contempler sa cuisine ou sa chambre ou son bureau remis en état, finir un grand puzzle, (…) se coucher dans des draps fraîchement changés, (…) s’attrister parce que les galets perdent leur belle couleur en séchant, (…) redonner vie aux morts en parlant d’eux, (...) entrer dans une maison qui sent les pommes à la cannelle, (…)

(…) il s’agit de la manière de faire de chaque épisode de sa vie un trésor de beauté et de grâce qui s’accroît sans cesse (…). Et surtout, dites-vous bien que rien de tout cela ne pourra jamais être enlevé. (…) Et vous, qu’est-ce qui vous manquerait le plus si tout cela devait disparaître à jamais de votre vie ?

Françoise Héritier prônait la connaissance de l'humain pour changer la société. Née en 1933, elle est décédée le 15 novembre 2017, le jour même de son anniversaire. Historienne et géographe de formation, dans les années 1950, elle est entrée en anthropologie comme d’autres entrent dans les ordres. Elle connaît une révélation en suivant le séminaire de Claude Levi Strauss, à qui elle succédera par la suite en 1982 au Collège de France, titulaire de la Chaire d’Etude comparée des Sociétés africaines. Une "succession intellectuelle", disait-elle.

Son champ de recherche portait notamment sur la domination masculine : "Toutes les actions qui font avancer la cause des femmes sont bonnes à prendre." On retiendra surtout son travail sur les systèmes de parenté et les structures familiales en Afrique et son travail sur la différences des sexes. La domination masculine, qu’elle définit comme une construction culturelle, et non biologique, et qui justifie "depuis la nuit des temps" la mise en place de sociétés inégalitaires et hiérarchisées.

Auteure de "De la Violence" et du "Masculin-féminin", mais aussi glaneuse de sensations. Elle se souvenait dans "Le sel de la vie" et "Le goût des mots", inventaire qu’elle venait de compléter avec "Au gré des jours"., aux éditions Odile Jacob. Le Prix Femina lui a été décerné pour l’ensemble de son œuvre. Et un Prix Femme devrait être inventé pour quelqu'un qui a tant fait, tant compté. Françoise Héritier a apporté une contribution fondamentale à la théorie du féminisme. Sans vitupérations, sans éclats de voix, elle était profondément féministe.

 

Ce que Laurence Vielle nous dit de Julos Beaucarne :

J’ai découvert "Le sel de la vie" il y a quelques années dans un moment fragile de mon chemin. La relire en ce temps confiné m’a fait déguster les plus infimes plaisirs, les moindres détails.

La poésie, c’est ce qui existe entre les lignes.

Lawrence Ferlinghetti, "Poésie, art de l’insurrection", Éditions Maelström, 2012.