Laurence Vielle lit la poésie

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Laurence Vielle lit des extraits de Henri Michaux

Chaque jour, la poétesse Laurence Vielle fait sonner, scander, rythmer de son souffle lumineux les mots des poètes, et notamment des poètes belges. Découvrez les extraits issus du recueil "Plume précédé de Lointain intérieur", © Poésie, Gallimard.


Extraits du recueil "Plume précédé de Lointain intérieur", Henri Michaux

 

V Je vous écris du bout du monde. Il faut que vous le sachiez. Souvent les arbres tremblent. On recueille les feuilles. Elles ont un nombre fou de nervures. Mais à quoi bon ? Plus rien entre elles et l'arbre, et nous nous dispersons, gênées. Est-ce que la vie sur terre ne pourrait pas se poursuivre sans vent ? Ou faut-il que tout tremble, toujours, toujours ? Il y a aussi des remuements souterrains, et dans la maison comme des colères qui viendraient au-devant de vous, comme des êtres sévères qui voudraient arracher des confessions. On ne voit rien, que ce qu'il importe si peu de voir. Rien, et cependant on tremble. Pourquoi ?

II Quand on marche dans la campagne, lui confie-t-elle encore, il arrive que l'on rencontre sur son chemin des masses considérables. Ce sont des montagnes, et il faut tôt ou tard se mettre à plier les genoux. Rien ne sert de résister, on ne pourrait plus avancer, même en se faisant du mal. Ce n'est pas pour blesser que je le dis. Je pourrais dire d'autres choses, si je voulais vraiment blesser.

VIII Depuis longtemps, longtemps, lui confie-t-elle, nous sommes en débat avec la mer. De très rares fois, bleue, douce, on la croirait contente. Mais cela ne saurait durer. Son odeur du reste le dit, une odeur de pourri (si ce n'était son amertume). Ici, je devrais expliquer l'affaire des vagues. C'est follement compliqué, et la mer... Je vous prie, ayez confiance en moi. Est-ce que je voudrais vous tromper ? Elle n'est pas qu'un mot. Elle n'est pas qu'une peur. Elle existe, je vous le jure ; on la voit constamment. Qui ? mais nous, nous la voyons. Elle vient de très loin pour nous chicaner et nous effrayer. Quand vous viendrez, vous la verrez vous-même, vous serez tout étonné. "Tiens !" direz-vous, car elle stupéfie. Nous la regarderons ensemble. Je suis sûre que je n'aurai plus peur. Dites-moi, cela n'arrivera-t-il jamais ?

XII L’éducation des frissons n’est pas bien faite dans ce pays. Nous ignorons les vraies règles et quand l’événement apparaît, nous sommes pris au dépourvu. C’est le Temps, bien sûr. (Est-il pareil chez vous?) Il faudrait arriver plus tôt que lui ; vous voyez, ce que je veux dire, rien qu’un tout petit peu avant. Vous connaissez l’histoire de la puce dans le tiroir ? Oui, bien sûr. Et comme c’est vrai, n’est-ce pas ! Je ne sais plus que dire. Quand allons-nous nous voir enfin ?

Né à Namur le 24 mai 1899 et mort à Paris le 19 octobre 1984, Henri Michaux est un poète, écrivain et peintre francophone d'origine belge, naturalisé français en 1955. Il passe son enfant et son adolescent à Saint-Gilles, à Bruxelles, rue Defacqz. Après avoir dans un premier temps tenté de travailler dans le domaine de la médecine et comme matelot, il s'oriente finalement vers la littérature suite à la découverte de Lautréamont.

Véritable globe-trotter, il voyage dans le monde entier pour découvrir les peuples du monde (notamment en Équateur), mais il garde une affinité particulière avec Paris et la France. Outre sa poésie et sa peinture remarquables, Michaux est bien connu pour ses carnets de voyage et pour ses récits d'expériences avec la drogue et les champignons hallucinogènes, qui demeurent une référence en la matière.

 

Voici ce que Laurence Vielle nous dit de Henri Michaux : 

Henri Michaux, c’est Pascale Mathieu qui me l’a fait découvrir / lire / dire. J’avais 14 ans. Une succession de stages d’été à partir de cet âge-là, dans un lieu magique : le château de Vierset. (J’écris " Pascale Mathieu " et j’entends sa voix. Et vous, l’entendez-vous ?) Je l'ai rencontrée là.

Pascale Mathieu enseignait l’art de dire les textes au Conservatoire Royal de Bruxelles, avec Charles Kleinberg. Elle a accompagné mon chemin d’affamée de mots pendant 10 ans environ. Je lui dois tant. Elle disait les poèmes de Michaux de façon ciselée, précise, sensible, admirable. Oui, le sang de Michaux battait en elle. Je lui suis très reconnaissante.

Ainsi, comme Pascale, Henri Michaux fait battre mon cœur depuis mon adolescence. J’y reviens toujours.

 

La poésie, ce sont les pages perdues du jour et de la nuit

Lawrence Ferlinghetti, "Poésie, art de l’insurrection" Editions Maelström, 2012

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