Laurence Vielle lit la poésie

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Laurence Vielle lit "De quelques emplois du verbe habiter" du poète Georges Perec

Laurence Vielle nous propose la lecture du poète, écrivain et verbicruciste français, Georges Perec qui, pendant son adolescence, a fasciné Laurence Vielle.

Laurence Vielle lit "De quelques emplois du verbe habiter", issu du recueil Penser/Classer paru aux Editions Seuil.

Texte

De quelques emplois du verbe habiter de Georges Perec, in Penser/Classer, aux éditions Seuil 2015

Si je passe devant l’immeuble dans lequel je demeure,

je peux dire " j’habite là "

ou, plus précisément, " j’habite au premier, au fond de la cour ";

et si je souhaite donner un tour plus administratif à cette assertion,

je peux dire " j’habite au fond de la cour, escalier C, porte face ".

Si je suis dans ma rue, je peux dire " j’habite là-bas, au 13 "

ou "j’habite à l’autre bout de la rue "

ou " j’habite à côté de la pizzeria "

Si quelqu’un à Paris me demande où je crèche,

j’ai le choix entre une bonne dizaine de réponses.

Je ne saurais dire " j’habite rue de Linné "

qu’à quelqu’un dont je serais sûr qu’il connaît la rue Linné :

le plus souvent,

je serais amené à préciser la situation géographique de ladite rue.

Par exemple : " j’habite rue Linné à côté de la clinique Saint-Hilaire "

(bien connue des chauffeurs de taxi)

ou " j’habite rue Linné à côté du jardin des Plantes "

ou je pourrais même être amené à dire " j’habite le cinquième "

voire " j’habite sur la rive gauche ".

De n’importe où en France, je pense être à peu près sûr de me faire comprendre

en disant " j’habite à Paris ".

Je pourrais également dire " j’habite la çapitale "

et rien ne m’interdit d’imaginer que je pourrais aussi dire

" j’habite la ville qui jadis s’appelait Lutèce "

bien que cela ressemble plus à un début de roman

qu’à une indication d’adresse.

Par contre, je risque fort de ne pas être compris si je dis des choses comme

" j’habite à 890 kilomètres de Berlin, 2600 kilomètres de Constantinople

et 1444 kilomètres de Madrid ".

"J’habite en France ": je pourrais avoir à donner cette information

de n’importe quel point situé hors de "l’Hexagone".

" J’habite en Europe " :

ce type d’information pourrait intéresser un Américain que je rencontrerais,

par exemple, à l’ambassade du Japon à Canberra.

" Oh, you live in Europe ? " répéterait-il.

" J’habite la planète Terre. "

Aurais-je un jour l’occasion de dire cela à quelqu’un ?

Si c’est un " troisième type " descendu dans notre bas monde,

il le saurait déjà.

Et si c’est moi qui me trouve quelque part du côté d’Arcturus,

il faudra très certainement que je précise :

" j’habite la troisième des planètes principales du système solaire

dans l’ordre croissant de leur distance au soleil "

ou " j’habite une des planètes d’une des plus jeunes étoiles naines jaunes

située en bordure d’une galaxie d’importance médiocre

tout à fait arbitrairement désignée sous le nom de Voie lactée ".

Et il y aurait à peu près une chance sur cent mille millions de milliards

pour qu’il me réponde : " Ah oui, la Terre… "

 

 

Cher Georges Perec, comme j’aurais aimé vous rencontrer.

Le premier de vos livres que j’ai lu, c’est " la disparition ". Aucun " e " pendant 300 pages. Je suis adolescente et je suis subjuguée.

Dans wikipedia, on dit que vous étiez verbicruciste, faiseur de mots croisés. Je savoure chacun de vos écrits. Penser/Classer me séduit aussi. Cette façon systématique, mathématique, d’avancer dans les mots.

Ici c’est le verbe habiter que vous attrapez sous votre loupe. Où habitons-nous ? La réponse dépend de la personne qui nous pose la question. De ce mini et anodin constat vous touchez les étoiles. En ce temps confiné, merci de m’avoir réouverte à l’immensité. Les murs sont soufflés.

Dans cette vastitude-là, j’aime croire que je vous rencontre un peu.

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