Laurence Vielle lit la poésie

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Laurence Vielle lit "A la ligne - Feuillets d'usine" de Joseph Ponthus

Pour ce 1er mai, Laurence Vielle nous lit "A la ligne - Feuillets d'usine" de Joseph Ponthus.

Le texte

A LA LIGNE - Feuillets d’usine de Joseph Ponthus

ça a débuté comme ça

Moi j’avais rien demandé mais

Quand un chef à ma prise de poste me demande

si j’ai déjà égoutté du tofu        

Egoutter du tofu

Je me répète les mots sans trop y croire

Je vais égoutter du tofu cette nuit

Toute la nuit je serai un égoutteur de tofu

 

Je me dis que je vais vivre une expérience particulière

dans ce monde déjà parallèle qu’est l’usine

de dix-neuf heures jusqu’à quatre heures trente

ce qui en comptant la demi-heure de pause quotidienne me fera un bon neuf heures de boulot

 

Je commence à travailler  

J’égoutte du tofu

Je me répète cette phrase 

Comme un mantra

Presque  

Comme une formule magique  

Sacramentelle

Un mot de passe

Une sorte de résumé de la vanité de l’existence du travail du monde entier de l’usine  

Je me marre

 

J’essaie de chantonner dans ma tête

Y a d’la joie

du bon Trenet pour me motiver  

Je pense aux fameux vers de Shakespeare où le monde est une scène dont nous ne sommes que les mauvais acteurs

 

Je pense que le Tofu c’est dégueulasse et que s’il n’y avait pas de végétariens je ne me collerais pas ce chantier de fou de tofu

 

Les gestes commencent à devenir machinaux

Cutter    

Ouvrir le carton de vingt kilos de tofu

Mettre les sachets de trois kilos environ chaque

sur ma table de travail      

Cutter   

Ouvrir les sachets     

Mettre le tofu à la verticale sur un genre de passoire horizontale en inox d’où tombe le liquide saumâtre

Laisser le tofu s’égoutter un certain temps

 

Un certain temps 

Comme aurait dit Fernand Raynaud pour son fût du canon  

J’essaie de me souvenir des sketches de Fernand Raynaud en égouttant du tofu

Je me souviens que ma grand-mère adorait me les montrer à la télé quand j’étais gamin

Je me souviens   

je me souviens de Georges Perec

Forcément     

J’égoutte du tofu  

 

De temps en temps

Les grands sacs où j’entrepose mes déchets  

cartons et sachets plastique 

Je les emporte aux poubelles extérieures

C’est bien ça  

 Aller aux poubelles  

ça change un peu

 

Celui qui n’a jamais égoutté de tofu pendant neuf heures de nuit ne pourra jamais comprendre

Il n’y a aucune gloire à en tirer

Pas de mépris pour les non-ouvriers

Le mépris   

Je pense au chef-d’oeuvre de Godard

 

Les heures passent ne passent pas je suis perdu

Je suis dans un état de demi-sommeil extatique

Mais je ne rêve pas 

Je ne cauchemar pas   

Je ne m’endors pas   

Je travaille

 

J’égoutte du tofu 

Je me répète cette phrase  

Comme un mantra  

je me dis qu’il faut avoir une sacrée foi dans la paie qui finira bien par tomber  

dans l’amour de l’absurde   

ou dans la littérature   

Pour continuer

Il faut continuer  

Egoutter du tofu  

De temps à autre

Aller aux poubelles

 

La pause arrive à une heure dix du matin

Clope    Café   Clope   Un Snickers   Clope

Mais c’est l’heure 

La pointeuse  

C’est reparti

 

J’égoutte du tofu  

Encore trois heures à tirer 

Plus que trois heures à tirer 

Il faut continuer  

J’égoutte du tofu    

Je vais continuer  

La nuit n’en finit pas 

J’égoutte du tofu  

La nuit n’en finit plus  

J’égoutte du tofu

 

On gagne des sous 

Et l’usine nous bouffera  

Et nous bouffe déjà

Mais ça on ne le dit pas

Car à l’usine   

C’est comme chez Brel

" Monsieur   

On ne dit pas    

On ne dit pas "

Le mot de Laurence Vielle

Pour le premier mai, voici un texte d’usine du poète-romancier Joseph Ponthus, paru aux Editions de La Table Ronde en 2019 et qui relate d’une écriture incisive, percutante et rythmique son temps de travail à l’usine.

Il décède le 24 février 2021, à l’âge de 42 ansaprès avoir reçu pour ce premier roman, le Grand prix RTL-Lire et le prix Eugène-Dabit du roman populiste.

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