Laurence Vielle lit la poésie

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"À l’enfant que je n’ai pas eu", Laurence Vielle lit Liliane Wouters

Chaque jour, la poétesse Laurence Vielle fait sonner, scander, rythmer de son souffle lumineux les mots des poètes et poétesses, et notamment de poètes belges. Découvrez un poème de Liliane Wouters, issu du recueil "Tous les chemins mènent à la mer", publié en 1997 aux éditions Les Eperonniers.


A l’enfant que je n’ai pas eu – Liliane Wouters

À l’enfant que je n’ai pas eu / mais que d’un homme je reçus septante fois sept fois et davantage,

à l’enfant sage dont je formai le souffle et le visage sept fois septante fois, dans un ventre pareil au mien,

par des nuits rouges de soleil, par des jours cristallins d’aurore boréale, à l’enfant dont je porte en moi les initiales secrètes, ainsi que ton nom, Yahvé, enfant conçu, toujours inachevé, qu’on me fait, que je fais, à chaque fois que j’aime, qui se défait en moi pour donner un poème, […] à cet enfant je lègue devant Dieu, devant les hommes et mon chien, devant le jour vivant […] je lègue tous mes biens de chair, d’esprit, de temps toujours compté et d’illusoire espace : le coin de ciel que j’ai scruté en vain, l’arpent de terre où j’usai mes semelles, les quatre murs entre quoi je me tins, les six cloisons qui leur seront jumelles ; l’argent qui m’est entre les doigts filé — pour le plaisir que j’eus à le répandre —, le faux savoir qu’on me crut refiler — pour le bonheur d’aussitôt désapprendre — ;

les jours passés que je n’ai pas vécus, les jours vécus près desquels suis passée, le temps mortel à quoi j’ai survécu, l’heure éternelle et pourtant effacée ;

l’amour jeté dont j’ignorais le prix, l’amour donné à qui NE sut le rendre, l’amour offert qu’aussitôt je repris, l’amour perdu qu’on voit dehors attendre.

À l’enfant que je n’ai pas eu, que pourtant j’ai, de ma semence formé, dedans ma chair conçu, dont chaque étreinte parfait l’existence, à cet enfant je lègue pour le mieux mais surtout pour le pire, ce que m’a prêté le jour : un cerveau creux dans une tête pleine, un corps trop mou sur des os trop puissants, un sang trop vif pour une courte haleine, un cœur trop doux pour ce furieux sang, […] (des pieds qui n’ont soulevé que poussière, des bras surpris d’avoir étreint le vent, des genoux pris au piège des prières, des mains restant vides comme devant ;)

À l’enfant que je n’ai pas eu je lègue enfin, pour qu’il en tienne bien compte,

pour qu’il s’en souvienne, les quinze choses que jamais je n’ai pu faire : courber le front devant plus grand que moi, marcher sur plus petit, montrer du doigt, crier avec la foule, ou bien me taire, reconnaître parmi les Blancs le Noir, choisir dix justes, nommer un coupable, trouver telle attitude convenable, lire un autre que moi dans les miroirs, conjuguer l’amour à plusieurs personnes, résister à la tentation, blesser exprès, rester dans l’indécis,

dire Cambronne au lieu de merde, qui est plus français.

Liliane Wouters est une poétesse, auteure dramatique, traductrice, anthologiste et essayiste belge d’expression française née le 5 février 1930 à Ixelles (Belgique) et décédée le 28 février 2016 à Gilly (Charleroi, Belgique).

Elle conçoit le poème comme "un cri contrôle". Un contrôle qu’elle exerce dans La Marche forcée (1954), Le Bois sec (1960) et Le Gel (1966), avec élégance et rigueur. Elle est adepte des vers courts, mais riches d’image, de musique et de pensée. L’angoisse endormie perce sous des expressions très colorées. Elle ferait la preuve, s’il en était besoin, que la prosodie régulière n’est pas une entrave à la liberté du poète. En 2000, elle est couronnée par le Prix Goncourt de la poésie.

Voici ce que Laurence Vielle nous dit de Liliane Wouters :

Liliane Wouters, elle vivait tout près de chez moi, j’apprenais certains de ses poèmes par cœur. "Il faut que le cœur se brise ou se bronze / le mien s’est métallisé au creuset des saisons". Cette phrase me revient souvent.

Quand elle nous a quittés il y a quatre ans, je me suis dit : "Mais Laurence, cela aurait été si facile d’aller la saluer et de partager avec elle un verre. Comme j’aurais aimé…".

La poésie, c’est l’énergie de l’âme, si l’âme existe.

Lawrence Ferlinghetti, "Poésie, art de l’insurrection", Éditions Maelström, 2012

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