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Le miracle des Académies de musique

Pierre Solot nous parle du miracle des académies de musique en Belgique.

"J’ai longtemps pensé que j’allais passer un très mauvais week-end, mais oui, c’est vrai, je lisais les nouvelles du monde, les reconfinements, les pénuries annoncées de papier toilette, le canal de Suez bouché comme le tunnel Annie Cordy en plein après-midi, bref que du vilain, du désespérant, mais c’était sans compter avec mon nouveau voisin Frank.

Mais oui, j’ai déménagé très récemment, ça tout le monde s’en fiche, mais qui dit déménagement dit nouveau quartier, nouveaux repères visuels, bruiteux, olfactifs même… et puis de nouveaux voisins.

Et pendant que je cherchais ma boîte de Xanax à la lecture de la presse du jour, et bien Frank, mon nouveau voisin, s’est mis à jouer au piano. Quelle chance ! Un voisin amateur de musique, un voisin qui le samedi après-midi se met délicieusement au piano parce que c’est bon de faire de la musique.

Alors je l’ai écouté Frank. Oui, comme un concert. Mais derrière un mur épais de 40 centimètres de béton et de plâtre, ça même Marc Van Ranst n’y trouverait rien à redire… Hyper Covid compatible, ce concert-là.

Bref, je vivais un concert tout à fait inattendu. Et Frank commençait avec un choral de Jean-Sébastien Bach, il poursuivait avec la plus célèbre des Variations Enigma, le tout avec un bonheur évident de jouer, je l’entendais presque chantonner avec ses doigts. Alors bon, il buta un peu sur le sublime thème de la Liste de Schindler, de John Williams, mais vraiment, je ne lui en voulais pas. Frank m’offrait là un réconfort inopiné : oui, au milieu des drames du monde, les pandémies, les pénuries de papier toilette, il y a des gens qui passent leur samedi après-midi à faire de la musique. Simplement. J’ai trouvé ça bouleversant.

Et je me suis rappelé que dans une autre vie, j’avais enseigné le piano dans plusieurs académies bruxelloises. Pour y former des gens comme Frank. Oui, les Académies de musique de Belgique. Ces lieux uniques en Europe dont les portes sont ouvertes gratuitement à tous les enfants, les portes grandes ouvertes vers l’Art, le Beau, le moins Beau, la découverte fragile des émotions, les débats esthétiques, les débats humains. Et je me suis rappelé à quel point ces académies relevaient avec panache le défi de la mixité, des différences unies autour de la musique et des arts de la scène. Mes élèves avaient toutes les origines, toutes les situations sociales et économiques ; l’Académie était une tradition pour les uns, une découverte pour les autres, une activité gratuite, une garderie même parfois, et en fait peu importe car tout ce petit monde se retrouvait en musique.

Et puis, s’il y a bien un endroit où les enfants sont égaux, quels que soit leurs origines et leur état dans la société, c’est bien avec un instrument de musique entre les mains. Pas de pré-requis sociétal, même pas de pré-requis économique puisque les académies ont développé des systèmes de prêts d’instruments pour les familles plus précarisées.

Ces académies de musique sont une merveille d’ouverture, de diversité, un foyer grouillant d’art et de cultures qui mêle la joie et l’exigence, le partage et le dépassement de soi.

Et ces académies forment de futurs musiciens, et on se fiche complètement qu’ils deviennent professionnels ou pas. Ce sont des musiciens. Mais vous imaginez ! Il y a des gens qui le samedi après-midi, se mettent au piano et retrouvent goulûment la musique de Bach, d’Elgar ou de John Williams. Et ce parce que dans la plupart des cas, ils l’ont découverte dans les Académies de musique.

Et comme souvent, les miracles sont ignorés. Les académies sont un projet miraculeux, porté par des enseignants infiniment compétents, formés dans des écoles prestigieuses ; les académies sont des lieux où l’on s’occupe de chaque enfant, personnellement, en tenant compte de ses aptitudes, de ses fragilités, de sa créativité. Et c’est gratuit. Gratuit. C’est tellement désuet la gratuité.

Et comme souvent, c’est un enseignement maltraité, comme l’enseignement en général d’ailleurs. Les enveloppes budgétaires sont fermées à double tour et il faut toute l’ingéniosité des personnels administratifs et enseignants pour rendre palpable l’INNOVATION, les pensées nouvelles, en phase avec un monde qui avance.

L’école. Les écoles. Les écoles du jour, les écoles de musique. Là où chaque enfant, chaque adulte de demain prend ses marques avec le monde, se dessine progressivement un chemin pour donner un sens à sa vie, un sens à la vie.

Dans la vie de mon nouveau voisin Frank, le samedi après-midi, il fait de la musique. Il se met au piano pour jouer Bach, Elgar et John Williams, et ça me donne infiniment espoir en l’humanité…"

A lire aussi : le billet de Pierre Solot "Quand le concert n'est plus qu'un rêve"

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