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La Nuit Transfigurée sous les doigts de Béatrice Berrut, une paraphrase qui réveille la musique de Schoenberg

Dans sa chronique, Pierre Solot nous parle de la paraphrase de la Nuit transfigurée, écrite (et jouée) par Béatrice Berrut.

Le week-end vient de se terminer en deuil pour les amoureux de musique puisque l’immense mezzo-soprano Christa Ludwig nous a quittés à l’âge de 93 ans, après une carrière superlative qui aura vu sa voix s’épanouir dans bien des répertoires : la musique de Schubert, de Wagner ou encore celle de Richard Strauss, et j’en passe, et même beaucoup…

Aujourd’hui, je tenais à vous parler d’une découverte que j’ai faite il y a quelques jours seulement, une découverte qui nous ramène aux tout derniers instants du XIXe siècle viennois.

Et Vienne, à la frontière des XIXe et XXe siècle, c’est une ville bouillonnante et c’est aussi la fin d’un monde : rappelez-vous la Sécession viennoise, le renouveau des arts, Gustav Klimt et après lui, Egon Schiele ou Oskar Kokoschka. Et puis la naissance de la psychanalyse, Freud, et la musique surprenante de Gustav Mahler, et puis ce jeune homme génial qui écrit de la musique, qui peint sublimement, qui pense, et qui proposera le plus grand bouleversement musical depuis des siècles : Arnold Schoenberg. Le créateur de la seconde Ecole de Vienne, l’instigateur du dodécaphonisme. C’est à l’époque de la Vienne de Schoenberg que l’Art va basculer. Mais avant, juste avant qu’il ne bascule, en tout cas pour Schoenberg, nous sommes en décembre 1899, eh bien Arnold Schoenberg pose ses derniers traits de plume à sa Nuit Transfigurée : Verklärte Nacht.

Un Sextuor à cordes de près d’une demi-heure qu’il écrit pour sa jeune amoureuse, un sextuor qui évoque un poème de Richard Dehmel, qui raconte un couple qui marche sous la lune : la jeune femme avoue à son amant qu’elle est enceinte d’un autre homme et son confident lui confirme son amour et sa paternité volontaire. Ils marchent sous la lune, sous cette Nuit transfigurée.

Alors moi, la Nuit transfigurée, je l’ai découverte il y a quelques années dans sa version pour orchestre à cordes, on l’avait montée en si peu de temps pour 2 concerts, mais avec un acharnement nécessaire : c’est si difficile, si chromatique, une musique aux mille strates, infiniment polyphonique, variée, tendue, crispée, orgasmique. Les vibrations grondent, hésitent, grimpent et culminent en plusieurs paroxysmes qui s’éteignent comme autant de spasmes, de halètements jusqu’à l’apaisement final.

Une musique infiniment expressionniste, sublimée par l’écriture pour sextuor, qui est en fait la doublure du quatuor à cordes, une fausse doublure bien sûr mais une doublure idéale en termes d’équilibre : on garde les deux violons, on ajoute un alto, on ajoute un violoncelle et le compte y est. Des cordes, rien que des cordes, qui vibrent, qui "pizz.ent", qui planent. Bref, des cordes irremplaçables.

Et pourtant, et pourtant… et c’est la découverte de ces derniers jours : la pianiste suisse Béatrice Berrut a diffusé une vidéo, il y a quelques jours, une paraphrase de cette Nuit Transfigurée d’Arnold Schoenberg. Une paraphrase qu’elle a écrite, une paraphrase qu’elle joue. Pas tout à fait une transcription, non, il ne s’agit pas de réécrire toutes les notes des six archets pour ses 10 doigts, mais de trouver un moyen de faire sonner cette musique pour six archets sur les 88 touches du piano.

Le défi d’écriture, le défi pianistique est immense, à l’instar de l’alpiniste qui tente une paroi que personne n’a pu gravir, l’échec est une issue : on veut toucher l’Everest, on veut marcher sur un nuage, on s’y lance et quand le miracle se fait… Oui… Quand le miracle se fait !

Le piano n’imite pas les cordes, il trouve un nouveau chemin, un chemin qui lui est propre pour raconter cette musique fantastique. Là où le 1er violon et le violoncelle dialoguent sur la corde, le piano marque leurs mots davantage ; là où les cordes cherchent comme un son de cloche, le piano jaillit plus lumineux que jamais ; les résonances, les pédales, créent les halos, les tenues se suggèrent parce qu’elles ne sont pas frottées, et l’ivresse schoenbergienne se fait. Ça marche ! la paraphrase réveille la musique de Schoenberg

Mais comme elle est pianistique, on la compare autrement : oh bien sûr, Liszt n’est pas loin, lui qui savait donner au piano les couleurs d’un orchestre ou d’un ensemble tzigane ; mais dans cet excès, cet expressionnisme, on pense à la musique sublime et capricieuse d’Alexandre Scriabine. C’est ça : l’extase devient scriabinienne. Et on est ivre, ivre de musique.

Alors, pourquoi paraphraser la Nuit Transfigurée ? Pourquoi lui donner un second souffle ? Et puis allons-y : Pourquoi jouer de la musique ?

Malgré ce que disent certains journalistes ou certains "politiques", il n’est pas question ici de distraction ou de divertissement. Il suffit d’en écouter quelques mesures pour s’en rendre compte. Il s’agit ici d’un autre ordre, d’un flux vital qui retrouve une histoire d’amour bouleversante, à travers des sensations physiques, des vibrations musicales. Il s’agit d’une musique qui vous transperce, qui vous irradie et dont on ne sort pas indemne. Oui, il y a des musiques qui nous transforment, qui changent notre point de vue sur le monde, qui désorganisent nos évidences, et qui donnent du sens, une direction à travers un monde qui peine à masquer son absurdité…

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