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Nuccio Ordine : "La culture est l'unique possibilité de nous rendre meilleurs"

Avec son essai "L’utilité de l’inutile", Nuccio Ordine est devenu le grand passeur d’une culture classique qu’il oppose au culte contemporain de l’utilité et de la recherche systématique du profit. Mardi, il a été fait "docteur honoris causa" de L’UCLouvain. Il est l'invité de Pascale Seys dans La couleur des idées, ce samedi 8 février à 11h.

Nuccio Ordine, c’est tout d’abord une érudition, immensément vaste, lumineuse sans être tape à l’œil. Chez lui, le savoir ne va pas sans la passion et le goût de la clarté. Et sa grande passion fut précisément la transmission, que ce soit avec ses étudiants ou avec un public plus large comme en témoigne le succès de ses ouvrages. "L’utilité de l’inutile" a ainsi été traduit en 22 langues.

Les deux ouvrages suivants, construits sur le même principe, "Une année avec les classiques" et "Les hommes ne sont pas des îles", ont fait de lui le grand chantre de la culture classique. La fréquentation assidue des auteurs du passé l’a amené à formuler ce constat très simple:

Aujourd’hui, lorsqu’on évoque l’utilité, on pense seulement à l’argent. Mais il y a une autre vision de l’utilité, une utilité qui concerne l’esprit. Pour rendre l’humanité plus humaine, ce sont les choses les plus inutiles qui sont les plus utiles.

Éminent spécialiste de Giordano Bruno – philosophe brûlé vif pour hérésie à Rome en 1600 –, Nuccio Ordine a enseigné la littérature dans les plus grandes Universités sans jamais oublier ses origines modestes et l’Université de Calabre où il commença sa carrière d’enseignant.

Homme de la Renaissance

Lire Nuccio Ordine, c’est l’écouter raconter la culture et partir en toute liberté à la rencontre des poètes et des philosophes, comme Victor Hugo, Camus, John Donne, Montaigne, Pétrarque, Leopardi, Calvino et tant d’autres. Nuccio Ordine fait partie de ces intellectuels dont la culture encyclopédique n’effraie pas mais accueille. Loin des coupes artificielles dans les savoirs dont notre époque est très friande, il œuvre, en homme de la Renaissance, à leur union.

Il se situe dans le sillage de Vladimir Nabokov, d’Umberto Eco, ou encore du philosophe et critique littéraire George Steiner (décédé ce lundi), dont il était le grand ami. Mais il ne faut pas oublier que "l’utilité de l’inutile" - formule qu’il emprunte au dramaturge Eugène Ionesco - est aussi – et peut-être surtout – un véritable pamphlet contre un monde contemporain obnubilé par la rentabilité immédiate : "Souvent, je demande à mes étudiants: pourquoi vous êtes-vous inscrit à l’Université? Ils me répondent: pour obtenir un diplôme. J’essaye de leur faire comprendre qu’on ne vient pas à l’Université pour obtenir un diplôme. On s’inscrit à l’Université pour devenir meilleur. Hélas, aujourd’hui, on vit dans une société qui nous dit qu’étudier signifie apprendre un métier et gagner de l’argent."

Nuccio Ordine est le gardien d’une culture qui ne s’achète ni ne se vend. Dans un monde marqué par la vitesse et l’accélération, il s’est fait professeur de lenteur. Il le rappelle avec insistance: "La culture est le liquide amniotique dans lequel nous vivons, sans elle, la démocratie n’est plus possible". Très inquiet par l’évolution mondiale de la politique et la montée des populismes, il n’a pas de mots assez durs pour qualifier les dirigeants actuels :

Aujourd’hui, toute la politique est basée sur l’égoïsme. Trump, Bolsonaro et Salvini disent tous la même chose: mon pays d’abord, ce qui arrive aux autres n’est pas important. Or, les classiques nous enseignent exactement le contraire. Le sens de la solidarité est décisif. Le futur de l’humanité n’est pas possible sans le bien commun.

Nourrir l’esprit

Longtemps tenue à l’écart des injonctions du système économique et des agitations du monde, l’Université est de moins en moins un espace privilégié.

"L’Université devrait être un lieu de résistance aux banalités du présent mais elle est devenue une institution qui répète encore cette idéologie qui consiste à croire que l’utile serait seulement économique et matériel. Réduire l’enseignement à apprendre un métier, c’est aberrant. C’est tuer l’essence même de l’éducation. Il y a une autre utilité: nourrir l’esprit. Nous sommes en train de créer une désertification de l’esprit. C’est la priorité de l’argent qui domine l’éducation dans le monde entier."

À l’heure du numérique, l’évolution de l’école ne l’enchante pas : "Le rôle d’un professeur est de changer la vie de ses étudiants. Un ordinateur ne changera jamais la vie de personne. Actuellement, on dépense beaucoup d’argent pour créer l’école digitale et, dans le même temps, on massacre les budgets pour la formation des professeurs."

L’amour de la culture ne doit pas nous rendre plus naïf, mais plus vigilant. À la suite de Georges Steiner, il rappelle d’ailleurs souvent ce paradoxe: les nazis appréciaient l’art, ce qui ne les a pas empêché de massacrer des millions de gens. La culture ne nous rend-elle donc pas plus humain ?

Je reste persuadé qu’elle est l’unique possibilité de nous rendre meilleurs.

En collaboration avec L'écho.

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