La couleur des idées

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"La Couleur des idées" au Festival d’Avignon : Vivre au temps des catastrophes

Dans cette émission spéciale de "La Couleur des idées", Pascale Seys se penche sur la façon dont les artistes peuvent nous aider à inventer des manières de vivre et de penser pour proposer, selon le vœu d’Albert Camus, "un art de vivre par temps de catastrophe". Pour tenter de répondre à cette question, elle a convié les metteurs en scène Caroline Guiela NGuyen, Anne-Cécile Vandalem et Fabrice Murgia. Cette thématique de la catastrophe traverse leurs œuvres respectives présentées lors de cette 75e édition du Festival d’Avignon.

Le théâtre, une fenêtre

"Un poème c’est une fenêtre", avait coutume de dire l’écrivain espagnol Federico Garcia Lorca. En partant de ce postulat, Pascale Seys a demandé à ces trois artistes si le théâtre était aussi une fenêtre, et si oui, sur quoi ? Pour Caroline Guiela NGuyen, "le théâtre a pendant longtemps été une fenêtre ouverte sur un monde qu’elle ne reconnaissait pas". Elle précise : "le théâtre ne pointait pas son regard sur l’espace dans lequel je vivais, les gens que je côtoyais… La première catastrophe pour moi, ça a été ça : constater que le monde auquel j’appartenais était inexistant sur les plateaux de théâtre". Un discours qui n’est pas sans résonner avec celui de la réalisatrice Maïmouna Doucouré dont le premier long-métrage, "Mignonnes", représentait des populations habituellement absentes des écrans de cinéma.

La fraternité pour réparer

Caroline Guiela NGuyen a tenu à "ramener les visages, les corps, les voix, les langues qui peuplent nos rues sur scènes". Dans "FRATERNITE, Conte Fantastique", sa dernière création, les comédiens sont âgés de seize à quatre-vingts ans. Ils parlent tamoul, vietnamien, anglais, arabe, français… . Certains sont professionnels, d’autres amateurs, à l’instar de Maïmouna Keita qui foule les planches à soixante-cinq ans pour la première fois. Son parcours ? Au Mali, son pays d’origine, elle effectue des études de commerce. A son arrivée en France, elle devient animatrice en école maternelle et élémentaire puis enchaîne différents boulots. Ce "virage à cent quatre-vingts degrés" l’a remplie de fierté, elle qui n’aurait jamais imaginé devenir comédienne.

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Le plateau de "FRATERNITE, Conte fantastique", mise en scène de Caroline Gueia NGuyen. © Christophe RAYNAUD DE LAGE

Dans "FRATERNITE, Conte fantastique", Caroline Guila NGuyen imagine un cataclysme : lors d’une éclipse solaire, la moitié de l’humanité disparaît. Ceux qui restent vont alors se réunir dans des "Centres de Soin et de Consolation". Là, ils attendent leurs absents, persuadés qu’une nouvelle éclipse les ramènera. Pour pallier le manque ils se rassemblent, évoquent leur souvenir des disparus, préparent à manger pour ceux qui ne savent pas cuisiner, font front afin d’apaiser un peu leur douleur. La metteure en scène explique que son souhait était de "mettre en scène un récit qui nous manque aujourd’hui, celui du mouvement vers la réparation".

Mettre en scène la catastrophe pour éviter qu’elle ne se produise

C’est un autre désir qui anime Anne-Cécile Vandalem. L’actrice, autrice et metteure en scène formée au Conservatoire royal de Liège présente en Avignon le dernier volet de sa trilogie sur la fin de l’humanité entamée en 2016 avec "Tristesses". Kingdom, comme le spectacle de Caroline Guiela NGuyen, met en scène une catastrophe mais du point de vue des enfants. L’histoire prend place dans la taïga sibérienne où une famille européenne s’est exilée "pour fuir le bruit du monde et reconstruire un mode de vie idéalisé". Les premiers arrivants sont rejoints par leur branche cousine quand un drame se produit… Les deux familles se déchirent, font ériger une barrière séparant leurs terrains. Le conflit, d’abord intrafamilial, prend de l’ampleur : bientôt le monde extérieur s’en mêlera, infiltrant la forêt où l’homme et les animaux sauvages tentent tant que faire se peut de coexister…

A travers sa trilogie, Anne-Cécile Vandalem confie souhaiter "ouvrir une fenêtre sur ce qu’elle espère que le monde ne deviendra pas". En convoquant la vision la plus sombre d’un futur possible, celle-ci espère conjurer le sort qui pourrait s’abattre sur nous, et ce grâce à la dimension critique de la fiction.

Tristesses, Arctique et Kingdom ouvrent des fenêtres sur des mondes qui ne sont pas complètement le nôtre. En faisant cela, on donne la possibilité que la catastrophe soit déviée. L’idée c’est aussi de rouvrir les possibilités d’agir différemment que nous ne le faisons.

"Le geste d’écriture est déjà une forme de réponse à la catastrophe, une façon de la contourner"

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Fabrice Murgia et Nancy Nkusi dans "La Dernière nuit du monde". © Christophe Raynaud de Lage

Fabrice Murgia présente à Avignon "La Dernière nuit du monde" de Laurent Gaudé. Dans la pièce, les hommes décident d’en finir avec la nuit grâce à l’invention d’une pilule révolutionnaire permettant de ne dormir que quarante-cinq minutes en ayant la sensation d’avoir passé une bonne et longue nuit de sommeil. "Le public a accepté assez facilement cette proposition, l’idée de mettre fin à la nuit ne semble plus impensable pour beaucoup" explique l’actuel directeur du Théâtre-National. Pour lui, cela s’explique par les évènements de ces derniers mois. "On a vécu quelque chose d’absolument irréel avec le covid, d’ailleurs les films de catastrophe et de zombie sont fort à la mode ces derniers temps, ça vient dire quelque chose…"

A la question "Comment éviter la catastrophe ?", Fabrice Murgia propose comme réponse l’art. "On a besoin du principe du "Il était une fois", explique-t-il. Et d’ajouter :

Ce "Il était une fois" pose un acte de réconciliation avec le monde… Le geste d’écriture est déjà une forme de réponse à la catastrophe, une façon de la contrarier.

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