La couleur des idées

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Collectionner les "trucs moches" : des goûts et des couleurs avec la journaliste Alice Pfeiffer

Franco-britannique, Alice Pfeiffer est journaliste de mode. Collaboratrice notamment pour The GuardianVogue International et Les Inrocks ; elle a publié Je ne suis pas ParisienneÉloge de toutes les françaises (Stock, 2019). Elle sort chez Flammarion Le goût du moche, une réflexion atypique et singulière sur ce que l’on nomme "moche" et qui touche souvent à l’affect, au rire, ou encore au réconfort.

 

C'est quoi le moche ?

 

Rejeté, décrié, moqué, l’on s’accorde généralement à penser que le moche n’est pas fédérateur. Incapable de susciter l’attention à une échelle collective, il ne mériterait pas qu’on s’attarde sur lui ; au contraire du beau "objectif" mis en valeur dans des lieux aussi divers que les podiums des défilés de mode, les pages des magazines féminins, les salles de nos musées où l’on peut également contempler du "laid" qu’Alice Pfeiffer définit comme "quelque chose de quasiment biblique, transcendantal", quelque chose qui peut générer une fascination compréhensible par tous à l’instar des œuvres de Jérôme Bosh.

 

Le moche c’est ce à quoi l’on ne prête pas d’intérêt si ce n’est quand on y est confronté. Ce vers quoi l’on se retourne dans la rue, goguenard : "Tu as vu ce qu’elle porte ?". Une façon d’assigner l’autre à une place : celle de l’outsider qui ne maîtrise pas les codes en vigueur dans la bonne société, ce qui fait dire à la journaliste de mode :

Le moche est une arme qui en dit davantage sur celui qui le regarde que sur l’objet en question.

 

Pourtant le moche ne serait-il pas une arme en soi ? N’a-t-il pas un pouvoir subversif évident puisqu’il se construit en réaction à ce qui est considéré comme "beau" ou "esthétique" ? Ne permet-il pas, "en occultant les goûts dominants" de questionner et transgresser "l’ordre moral" ? Certes, mais encore faut-il pour cela maîtriser les codes du beau, souvent synonymes dans la société parisienne d’où parle Alice Pfeiffer de BCBG, acronyme de "bon chic, bon genre", soit un beau aux caractéristiques presque puritaines qui se voudrait à l’opposé de la cagole marseillaise ou de la baraki wallonne avec leurs goûts pour le clinquant, le kitsch, le vulgaire - marqueurs sociaux d’une certaine classe populaire à laquelle il ne faudrait surtout pas ressembler. A moins… A moins de bénéficier du "capital culturel" dont parle Bourdieu. Celui-là même qui permet à cette amie de l’autrice d’installer dans son salon "un grand canapé blanc recouvert d’une peau de bête" avec, au-dessus-du meuble "une photo d’elle nue sur ce même canapé" qui met mal à l’aise ses invités. Alice Pfeiffer explique :

Sophie dirige son propre bureau de presse à New-York et dispose donc du "capital culturel" suffisant pour pouvoir mettre le regard bourgeois dominant face à ses propres à priori sans prendre de risque quand au jugement qu’on aura d’elle. 

Dire d'où on parle

 

Dans son livre , Alice Pfeiffer part d’un point de vue situé. Ainsi, dans sa conclusion, elle écrit :

"L’idée de ce livre est venue d’une interrogation intime : je ne m’expliquais pas ma passion absolue pour des objets que je trouvais, sans trop me poser de questions, objectivement affreux. L’écriture a été autrement plus complexe. Alors que je tentais de délimiter et cartographier les différentes émanations du moche, je prenais graduellement conscience de la lourde subjectivité de chacune de ces catégories, qui m’avaient jusque-là naïvement semblé aussi anodines qu’incontestablement ancrées dans l’imaginaire collectif commun. J’ai dû rapidement me résoudre à l’évidence : je parlais du point de vue d’une personnes privilégiée, parisienne, blanche et intégrée au système de la mode, au point de m’être sentie naturellement, inconsciemment même, légitime à décréter la disgrâce d’objets, de tendances, de cultures entières. En réalité, ils en disaient plus long sur moi que l’inverse. Peu à peu, mes appréhensions se sont multipliées : comment ne pas stigmatiser la cible consommatrice du bien décrié – particulièrement lorsque celle-ci appartient à une toute autre classe que la mienne ? Comment ne pas mépriser une expérience esthétique et émotive non moins valide que la mienne ? Car le ringard de l’un est la nostalgie de l’autre ; le tuning qui me fait tant sourire, est la personnification même du progrès auprès de ses adeptes. Et dédier un chapitre entier au vulgaire, comme sous-couche indispensable du moche, ne serait-il pas l’application d’une morale puritaine et discriminante envers celle qui y verra au contraire une forme de sensualité et d’audace ?".

 

Alice Pfeiffer est l’invitée de Simon Brunfaut, ce samedi, dans "La Couleur des idées".

 

Un entretien mené par Simon Brunfaut à écouter ci-dessous ce samedi 13 novembre dès 11 heures.

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