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Quand Aretha Franklin transforme "Respect" d’Otis Redding en manifeste féministe

Après avoir évoqué les neurosciences, en parlant notamment de l’oreille absolue ou du lien entre la musique et la concentration, Cécile Poss se penche sur nos mentalités, en évoquant une grande figure du féminisme, Aretha Franklin.

La Queen de la Soul nous a quittés il y a un peu plus de deux ans. Grande militante, engagée pour la communauté noire et pour le droit des femmes, l’un des plus grands succès d’Aretha Franklin est sans conteste Respect, sorti en 1967.

Respect, d’une chanson "patriarcale" au manifeste féministe

"Tout ce que je demande, c’est juste un peu de respect que tu rentres à la maison". Le 16 avril 1967, Aretha Franklin "signe" une chanson qui devient un véritable manifeste féministe, Respect. Ou plutôt, elle reprend et modifie le sens d’une chanson d’Otis Redding, paru en 1965.

Et en effet, Aretha Franklin inverse le point de vue de cette chanson. Dans la version de Redding, c’est un homme qui demande à sa femme du respect lorsqu’il rentre à la maison car il a travaillé très dur toute la journée pour ramener de l’argent. De cette phrase, "tout ce que je demande, c’est un peu de respect quand je rentre à la maison", Aretha Franklin en fait : "tout ce que je demande, c’est un peu de respect quand tu rentres à la maison". Mieux, elle ne demande plus, elle exige le respect et à tous les niveaux.

Elle trouve même le moyen de l’exprimer musicalement. Comme l’explique Bernard Dobbeleer, spécialiste des musiques du XXe siècle, "toute la subtilité de la version d’Aretha Franklin, c’est qu’elle l’a modifiée en y ajoutant quelques mots, quelques effets particulièrement percutants, comme le titre qui est épelé avec force".

5e chanson la plus importante de tous les temps

"Je vivais à Détroit et j’ai entendu Otis Redding chanter Respect. Ma sœur Carolyn est venue et elle m’a aidée à ajouter certaines choses, dont le fameux Sock it to me, qui était une expression célèbre à l’époque".

"Sock it to me !" est répété huit fois dans le dernier couplet. Comme l’explique Bernard Dobbeleer, "cette expression revêt ici un caractère un peu provoquant, cela veut dire : montre-moi ce dont tu es capable. Et donc, cela peut revêtir une connotation sexuelle, ce qu’elle a toujours nié".

Le magazine Rolling Stone en a fait la cinquième chanson la plus importante de tous les temps, derrière Like a rolling stone de Bob Dylan, Satisfaction des Stones, Imagine de John Lennon et What’s going on de Marvin Gaye. Et c’est également la première femme classée dans ce top 100.

Respect restera numéro 1 des ventes pendant plus de 12 semaines.

Mouvements féministes des années 60

Durant ces années 60, les mouvements féministes se développent et ils sont provocateurs. Comme en 1968, au cimetière nation d’Arlington où l’on organise les funérailles de la féminité traditionnelle ou bien encore quand les manifestantes jettent soutiens-gorge, gaines et faux cils dans ce qu’elles appellent les "poubelles de la liberté".

C’est durant ce mouvement des droits civiques aux Etats-Unis que certaines femmes ressentent un malaise, elles sont noires, donc elles doivent lutter contre la ségrégation raciale mais en plus, elles sont femmes. C’est dans ce contexte-là que naît également le Black feminism, le féminisme afro-américain qui s’attache à démonter le cliché de la femme noire, à savoir une femme "hypersexualisée" et "hyper-lascive".

Et pour lutter contre un tel stéréotype, comme l’explique Elsa Dorlin, professeure de philosophie politique et sociale à Paris 8, "ce n’est pas forcément rentrer dans une forme de pudibonderie qui est plutôt assimilée la société blanche américaine, mais c’est au contraire d’assumer complètement ce stéréotype de la femme lascive et hyper-sexuelle, de se l’approprier et de l’incarner pleinement pour essayer de développer une image de la femme noire qui soit forte."

Comme le Bernard Dobbeleer, "la chanson Respect est parvenue à synthétiser l’époque qui l’a vue naître, elle a eu un impact considérable sur le mouvement noir et aussi sur le féminisme noir des années 60-70 qui était incarné par Angela Davis et par la poétesse Maya Angelou".

Respect est devenu une sorte d’hymne féministe, une sorte de mantra mais tout le monde veut le respect, tout le monde a besoin de respect, les tout-petits, les vieux, jeunes, les hommes, les femmes, nous voulons tous le respect et nous voulons tous être appréciés.

Aretha Franklin