Dans l'Air du Temps

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Manuela Pioche, la reine oubliée de la biguine qui chantait la condition de la femme des années 1950

Dans sa chronique Dans l’air du temps, Réal Siellez nous emmène en Guadeloupe, avec la voix de Manuela Pioche, la reine abandonnée de la biguine.

Manuel Pioche, l’un des premières figures de la biguine

Manuela Pioche n’était ni auteur ni compositrice… Mais une interprète, et quelle interprète !

Une carrière express qui, même en Guadeloupe, a laissé peu de traces, mais une grande fierté sur l’archipel.

Elle est l’une des grandes premières figures de la biguine… Ce genre traditionnel introduit en Guadeloupe après l’abolition de l’esclavage, en 1848.

Un genre qui a évolué puisqu’aux tambours de la gwo ka jouée par les esclaves, se sont ajoutés des instruments à vent et à cordes qui la rapprochent, très vite, du jazz de la Nouvelle-Orléans.

C’est un peu forcée par son frère Benjamin, un trompettiste, qu’elle se met à la musique. Il lui fait faire le tour de la maison familiale en l’obligeant à respecter des rythmiques. Puis, il la fait jouer dans son orchestre "Hot Swing Baby".

De la popularité mais pas de succes story dans le cas de Manuela Pioche. Elle est décédée seule, abandonnée et à l’âge bien trop précoce de 38 ans, de surcroît dans un dénuement d’une tristesse sans fin.

Mais comment celle que certains surnommaient la Billie Holliday guadeloupéenne a marqué les esprits ?

Sa carrière s’inscrit dans la fourchette des années 1950 et 1960… À cette époque, être une femme et en tête d’affiche de concert entourée d’hommes… C’était déjà en soi une révolution… mais son amour des hommes, elle va le chanter.

Manuela Pioche, témoin de son époque intransigeante envers les femmes

Et elle chantera aussi la condition des femmes, avec des chansons comme Les cuisinièresEt elle assumera totalement d’être une femme qui trompe son mari… notamment dans la chanson Doudou pa pleré

Il fallait une force de caractère pour, ces années-là, être une femme et assumer ses désirs et les actes qui en découlent, assumer son alcoolisme…

Elle est aussi une des premières femmes battues à l’exprimer en chanson, dans Pan Ban Mwa coup.

Elle supplie son bourreau de ne pas lui casser les jambes et les bras… et ça malgré un swing puissant et désespéré. Mais être une femme et alcoolique c’est déjà trop pour l’époque.

Manuela Pioche est l’une des grandes voix de la Guadeloupe qui sera peu sortie de l’archipel contrairement aux Al Lirvat, Robert Mavounzy, Alain Jean-Marie qui prirent la porte de l’Europe, et par exemple du bal nègre de Paris pour tropicaliser des oreilles européennes rêvant d’exotisme après la guerre…

Longtemps, on a fait de Manuela un personnage méprisable pour mieux l’effacer des mémoires, mais c’est avant tout une témoin de son époque. Et ceux qui l’ont connue racontent encore aujourd’hui une femme d’une grande douceur, très timide, "qui n’osait pas rêver trop fort".

Réal Siellez rend hommage à une grande voix à la texture ouateuse qui a disparu il y a plus d’un demi-siècle et qui parlait déjà de la condition des femmes, sur une des plus belles chansons de son répertoire…

L’impression de Julia par Manuela Pioche en 1966 sur l’album "hommage à nos chers disparus" c’était dans l’air du temps… Ça l’est toujours

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