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Dans l’air du confinement : Valédictions

Dans le mouvement du moment, toutes les questions de liens sont remises sur le tapis…

Comment reprendre notre quotidien ?

Quand et comment revoit-on les proches ? Les moins proches ? Quels sont les cercles d’intimité que nous pourrons franchir ? Quels sont les cercles de distance que nous établirons ? Et combien de temps. Comment va-t-on se dire bonjour ?

Bizarrement, pour ma part, ce qui est le plus questionnant est de savoir comment nous allons nous dire au revoir. Qu’est-ce qui tapissera nos pensées au moment de ce détachement ?

C’est millénaire ! Preuve en est, l’expression ADIEU, forme de bénédiction et remise de nos destins à l’absolu céleste. AU REVOIR, signe d’espoir et de confiance en l’avenir… Aujourd’hui ces mots ultra-quotidiens sont dépourvus de fatalité, de sens sacré et/ou religieux.

Mais depuis ces bouleversements sanitaires, au-delà de la forme des mots, puisque les codes du lien affectif sont remis en question… Quels nouveaux sens prennent ces valédictions ?

Nous avons tous observé leurs évolutions formelles au cours de ces dernières semaines, à coups de "prenez soin de vous et des vôtres", sous forme de mise en phrases rondes et solidaires, même en conclusion des mails professionnels.

La tendresse et la solidarité, teintées d’une dose d’inquiétude, sont de mise quand rien n’est certain.

Détachement

Le plasticien Laurent Quillet en a fait une de ses œuvres depuis plus de 5 ans.

Ce jeune tournaisien de 30 ans se filme depuis des années lorsqu’il dit au revoir à son cercle familial le plus proche. De jour en jour, son travail de courtes vidéos filmées, mises bout à bout, s’agrandit. Dans son exposition, on assiste donc au film de ses "au revoir", du plus lointain dans le temps au plus proche. Cette œuvre s’appelle détachement. Le temps y passe, les protagonistes grandissent, puis vieillissent, passent par la fête, le simple du quotidien et parfois la maladie.

La compilation de ces moments répétés et a priori banals, puisqu’emplis de la certitude des "on se voit demain ?", ramène à une dimension essentielle.

Comment se dit-on au revoir ? Comment pouvons-nous être certains que ce n’est pas la dernière fois ?

Je me suis entretenu cette semaine avec ce créateur, qui est lui-même surpris du nouveau sens que prend ce détachement à titre personnel et universel. Originellement, l’objectif était d’inviter les spectateurs à prendre soin de ce geste. Il me confie aujourd’hui : "L’idée que le geste du baiser soit limité, voire condamné, met bien plus en perspective la notion du soin sans la sensualité basique que cela implique de se séparer de quelqu’un."

Sa famille et lui sont séparés pour le moment par la frontière franco-belge. "La dernière fois que j’ai vu papa en mars, j’ai filmé juste nos pieds qui se touchent… tu te rends compte ? […] Je ne peux pas me résigner à filmer nos "au revoir" par conversation vidéo… Je ne suis pas quelqu’un de tactile, mais cette œuvre passe par le vrai lien, le cutané."

Et c’est bien là que le monde va devoir évoluer : des valédictions moins cutanées l’espace d’un temps. Gageons que nos regards seront plus intenses, nos pupilles seront nos bras, nos sourires prendront la place d’une caresse de la main… et que l’espace de temps qu’il faudra, la sensualité trouvera un chemin de traverse, sans trop s’y habituer, pour savourer mieux l’instant des corps quand ils pourront être de retour…

"Sur la suite de l’œuvre, le spectateur ne remarquera peut-être pas le laps de temps qui s’est écoulé entre mars et la période où j’aurai l’occasion de filmer les prochains détachements. Il n’y aura peut-être que moi qui me rendrai compte du nombre d’heures vécues que je n’aurai pas vécues." Laurent Quillet.